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© Philippe Escalier
Spécial Avignon par Philippe Escalier
Splendeurs et misères - Balzac mène la danse
Théâtre du Girasole

Au Théâtre du Girasole, le Théâtre des Évadés transforme les Illusions perdues en une farce endiablée où la jeunesse se brûle aux lumières de Paris.
Il faut un certain culot pour condenser sur un plateau l'un des plus vastes chantiers de La Comédie humaine. Paul Platel et sa troupe s'y risquent chaque soir à 22h25 sur la scène avignonnaise que le Off a fait connaître, et l'on ressort de cette adaptation des "Illusions perdues" avec le sentiment d'avoir assisté à une fête doublée d'une leçon de littérature. Couronné du Grand Prix du jury aux Scènes d'automne 2024, le spectacle avance à la vitesse d'un fiacre lancé au galop.

La province avalée par Paris

Lucien Chardon, poète en herbe débarqué de son Angoumois, croit conquérir la capitale à la seule force de ses vers. Paris le broie. Entre romantiques et classiques, royalistes et libéraux, artistes du Cénacle et journalistes vénaux, le jeune homme se laisse d'abord griser, puis dévorer tout cru. Paul Platel embrasse cette matière touffue, il en retient le mouvement, l'ivresse et la chute. Le rire affleure à chaque scène, mais il grince, car sous le carnaval perce la mécanique impitoyable de l'argent et de la vanité.

Le tréteau comme aveu

La scénographie, imaginée par Estelle Deniaud et Cécile Carbonel, assume pleinement la facticité du théâtre, tréteaux, rideaux, malles à déguisement, un univers mouvant qui bascule des années 1980 au cabaret. Cette nudité des artifices sert le propos avec finesse. En montrant la machine, la troupe rappelle que la société décrite par Balzac n'est elle-même qu'une vaste comédie de faux-semblants. Six comédiens endossent des dizaines de rôles, changent de peau à vue et donnent à entendre, entre deux éclats de liesse, la prose souveraine du romancier, narrateur sournois glissé au cœur de la fête.

Six évadés au galop

La distribution porte l'ensemble avec une belle énergie. Gaétan Poubangui prête à Lucien une candeur qui rend sa perte bouleversante. Jason Marcelin-Gabriel, en Finot diabolique, mène le bal comme un diable sorti de sa boîte. Nicolas Katsiapis campe un Lousteau fielleux et cocaïné, tandis que Willy Maupetit oppose à ce vacarme la douceur bleutée de David Séchard. Laure Sauret passe de la courtisane Coralie à la tendre Ève avec une émotion d'une grande justesse, quand Marianne Giropoulos prête à Florine tout son art. Rien de figé dans ce jeu, l'improvisation dialogue avec le texte, et la salle, prise à témoin, devient partie prenante du tumulte.

Ce que la fête raconte

Sous ses dehors de farce, le spectacle interroge notre époque autant que le siècle de Balzac. La corruption de la presse, la marchandisation des talents, le vertige des ambitions déçues, tout cela résonne avec une actualité troublante. Paul Platel nous donne à voir et c'est dans cette liberté de ton que réside la réussite. On rit beaucoup, on est parfois un peu secoué, et l'on quitte la salle en songeant que les illusions, décidément, ne se perdent jamais tout à fait.

À l'heure où le Off bat son plein, voilà l'un de ces rendez-vous nocturnes qui valent que l'on veille tard. Croire encore à la jeunesse, au panache et à la puissance du spectacle, c'est répondre à l'invitation que Balzac nous adresse depuis deux siècles, celle d'un romancier qui savait, mieux que personne, combien les rêves brûlent et combien il faut, malgré tout, continuer d'en allumer.
Plus d'informations : theatredugirasole.fr/2026-8/
Paru le 16/07/2026