Connexion : Adhérent - Invité - Partenaire

© Philippe Escalier
Spécial Avignon par Philippe Escalier
Le Château d’Orgon - Molière au bord de la piscine
La Factory

Au Roseau Teinturiers, huit jeunes comédiens ressuscitent la satire des faux dévots et changent un été provençal en champ de bataille des vanités.
Il aura suffi d'un domaine cossu, d'une pelouse fraîchement tondue et d'un soleil de plomb pour que la mécanique de Molière retrouve toute sa vivacité. Présenté au Roseau Teinturiers dans le cadre du Off d'Avignon, "Le Château d'Orgon", texte de Guillaume Gallix mis en scène par Julien Gallix, se réclame ouvertement d'un Molière des temps modernes. La Compagnie Le Square, née à la sortie du Studio ESCA d'Asnières-sur-Seine, en donne une reprise réjouissante, déjà éprouvée au fil de ses précédentes représentations, notamment au Studio Hébertot à Paris.

L'argument tient de la comédie de mœurs la plus classique, transportée dans notre présent le plus tapageur. Jacques-Henri, homme d'affaires veuf et fortuné, réunit sa tribu pour annoncer son mariage avec Capucine, actrice de trente ans sa cadette, égérie de toutes les causes, de l'écologie au féminisme en passant par l'humanitaire. Sous la déesse militante affleure une redoutable habileté, et la nouvelle passe mal auprès d'une fille qui se sent dépossédée et d'un fils un peu trop fasciné. Autour de la piscine, les vanités s'entrechoquent, entre start-up disruptives, greenwashing triomphant et panneaux solaires plantés au milieu des jardins classés.

Le grand mérite de Guillaume Gallix, dont le parcours en droit et en communication de crise n'est sans doute pas étranger à la justesse de cette galerie de portraits, est de ne jamais choisir son camp. La satire cogne à droite comme à gauche, elle épingle l'arrogance de l'argent aussi bien que les postures de la bonne conscience. Sur les traces de Tartuffe et de la comédie italienne, la pièce démonte la langue des communicants, ces faux dévots d'un nouveau genre qui monnayent la vertu comme un produit de consommation. La mise en scène de Julien Gallix embrasse l'outrance sans jamais s'y laisser enfermer, en empruntant à la téléréalité une scénographie criarde et des costumes d'un kitsch assumé, quelque part entre la commedia dell'arte et l'esthétique acidulée des divertissements contemporains.

Si le texte séduit par sa vivacité, la distribution emporte l'adhésion la plus entière. Huit jeunes comédiens, tous formés à la même école, composent un ensemble d'une belle cohésion, où l'énergie collective ne nuit jamais à la précision individuelle ou au numéro de bravoure comme on peut le voir avec la tirade du "non" de Léa Constance Piette. Jasmine Cano, Nicolas Dépée-Martin, Maia Laiter, Maxime Lambert, Simon Rodrigues Pereira, Alexis Ruotolo et Fiona Stellino complètent une troupe jouant à l'unisson et qui se lance dans la partition avec un appétit contagieux. On retrouve chez eux un peu de Louis de Funès dans les affolements du maître de maison, tandis que le jardinier, lunaire mais doté d'un bon sens terre à terre, avec son calme décalé, introduit une salutaire note de distance.
Reste la question que la pièce pose en souriant, celle du droit de rire de ceux qui se croient au-dessus du commun. Derrière la comédie estivale affleure une idée simple, on ne demeure libre qu'à la condition de pouvoir railler les donneurs de leçons et leurs certitudes. "Le Château d'Orgon" se garde bien de sermonner, il choisit l'arme du rire, souvent plus pénétrante que bien des réquisitoires.

Voilà une comédie qui rend au théâtre populaire ses lettres de noblesse, joyeuse sans être niaise, mordante sans être cruelle. À dix heures du matin, elle offre l'un des réveils les plus toniques du Off avignonnais, et l'on sort de la salle avec le sentiment qu'une jeune génération de comédiens tient là bien davantage qu'une promesse, déjà une affirmation.
Paru le 16/07/2026