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© Philippe Escalier
Spécial Avignon par Philippe Escalier
Kennedy, des hommes de courage
Théâtre Barretta

Deux comédiens, quatre destins, un secret d'État qui traverse la Guerre froide et continue de nous hanter.
Il aura fallu attendre plus de soixante ans pour qu'une scène française ose s'emparer de l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Nicolas Kaplyn a comblé ce vide singulier avec "Des Hommes de Courage", présenté au Théâtre Barretta dans le cadre du Festival Off d'Avignon. Fruit de quatre années de maturation, ce premier texte pour la scène s'affirme comme un thriller politique nerveux, taillé pour deux interprètes qui se partagent quatre rôles et deux époques.

Le sujet est un vertige. Décembre 1969, dans le cimetière de Greenmount, le capitaine Scott Dulles, revenu blessé du Vietnam, enterre un père dont il s'était détourné depuis huit ans. Surgit alors Taylor Smith, ancien journaliste à la bonhomie inquiétante, porteur de vérités brûlantes sur la mort de Kennedy. Le récit bascule aussitôt vers les années 1961 à 1963, lorsque Allen Dulles, premier directeur de la CIA, limogé sans ménagement par le jeune président, tisse dans l'ombre, avec son bras droit Ethan Clarence, les fils d'un complot destiné à faire tomber celui qui l'avait humilié. La pièce épouse l'hypothèse aujourd'hui la plus partagée, celle d'une agence prête à tout pour reprendre la main.

Tout l'art de la mise en scène de Pierre Huntzinger tient dans le passage incessant d'une temporalité à l'autre, illustré par la belle trouvaille qui vient conclure le spectacle. Une bibliothèque centrale, des cubes roulants, un bureau à double face qui devient tantôt antre de la CIA, tantôt résidence familiale, suffisent à faire surgir les lieux et les années. Un rétroprojecteur dissimulé dans une colonne d'avant-scène jette sur le plateau des diapositives portant le lieu et la date de chaque séquence, parfois des images d'archives. Ce geste, hérité de l'esthétique du diaporama d'antan, résout d'un trait la question du temps et ancre la fiction dans le réel, sans alourdir le récit pour autant.

La partition musicale prolonge cette ambition cinématographique. Des thèmes originaux dans la veine des grandes séries américaines côtoient le rock des Rolling Stones, le jazz de Miles Davis ou Bill Evans et l'incontournable "That's Life" de Sinatra, tantôt en commentaire extérieur, tantôt jaillis d'un transistor posé sur scène. L'ensemble donne à la soirée une élégance sombre, celle des films de complot des années soixante-dix.

Reste la performance, cœur battant du projet. Nicolas Kaplyn, auteur, compositeur et comédien, glisse avec agilité de Scott Dulles, le fils meurtri, à Ethan Clarence, l'assistant zélé. On aurait tort d'oublier que l'homme est d'abord musicien. Choriste et soliste au sein du chœur de l'Opéra d'Avignon, porteur d'un projet « variété française » sous le seul nom de Kaplyn, il s'est aussi illustré à la scène dernièrement dans la comédie musicale "Sherlock Holmes, l'aventure musicale". Cette passion ne le quitte jamais, au point qu'il donne chaque soir, place Saint-Didier, un concert d'une heure, introduction musicale à la soirée théâtrale. Face à lui, Pierre Azéma compose un Allen Dulles glaçant d'orgueil et un Taylor Smith aussi débonnaire que retors. On le connaît pour ses rôles au cinéma dans Opération Portugal ou sur les planches dans "Fausse Note" et "Zola l'Infréquentable", il apporte ici une densité qui hisse le duo au niveau de l'enjeu. Changer de visage et d'époque presque à chaque scène relève du tour de force, et les deux hommes le relèvent avec une précision d'horlogers.

Au-delà du polar, la pièce interroge la mémoire des démocraties et le poids des secrets d'État. En octobre 2025, alors que les derniers documents restaient partiellement censurés, la vérité sur Dallas demeure suspendue. C'est cette énigme, jamais close, que le spectacle ravive, en rappelant cette parole de Churchill placée en exergue, selon laquelle le courage commande toutes les autres vertus. Une invitation à voir, pour qui aime que le théâtre pense en même temps qu'il divertit.
Paru le 13/07/2026