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D.R.
Spécial Avignon par Philippe Escalier
Mon Cowboy
Le duel intérieur de Clémentine Célarié

À Avignon, l'actrice donne un visage, une voix et un surnom à la maladie pour en faire, sur scène, la matière d'un combat existentiel.
Sur le plateau du Théâtre du Chien qui Fume, dans la rue des Teinturiers, Clémentine Célarié entre seule en scène, mais jamais solitaire. Avec "Mon Cowboy", qu'elle a écrit et interprète cet été au Festival Off d'Avignon, elle affronte une réalité que beaucoup redoutent jusqu'à ne plus pouvoir la nommer. Le mot qu'elle refuse de prononcer, celui qui glace et réduit au silence, se transforme ici en figure. Au moment du diagnostic surgit un cowboy, présence intrusive, compagnon forcé, adversaire intime avec lequel il faut désormais vivre.

C'est là que le spectacle trouve sa justesse. Il ne cherche ni la confidence plaintive, ni la leçon de courage. Il choisit une voie plus singulière, celle de la transposition. L'épreuve devient récit, la peur devient personnage, et l'imaginaire, loin d'adoucir le réel, permet de lui tenir tête. Ce cowboy, d'abord apparition hostile, finit par devenir une forme mouvante, tantôt menace, tantôt reflet, tantôt étrange partenaire de survie. Le théâtre se fait alors lieu de confrontation, où l'humour, la colère et la lucidité avancent ensemble.

On connaît la comédienne pour sa présence solaire, sa voix chaude, une énergie qui remplit les plateaux depuis quatre décennies, du cinéma à la chanson, des grands rôles aux traversées plus intimes. Rien ne la préparait pourtant à faire de sa propre histoire une œuvre, à retourner l'expérience la plus solitaire qui soit en un objet de partage. Le texte, qu'elle a ciselé elle-même, avance par éclats, mêle la crudité clinique à la fantaisie, ose la drôlerie au bord du gouffre. Cette liberté de ton donne au spectacle sa vibration singulière et interdit au spectateur de se réfugier dans la seule compassion. Le public n'est pas convié à compatir, il est appelé à traverser.

Durant une heure et demie, Clémentine Célarié fait entendre les secousses d'un dialogue intérieur où le rire n'annule jamais le vertige. Autour d'elle, Vincent Deniard prête au cowboy sa force et sa densité ambiguë, tandis que Julien Personnaz, Manuel Durand et Élodie Godart font exister, par touches successives, les figures qui entourent ou hantent cette traversée. La scénographie d'Hermann Batz, la création sonore d'Abraham Diallo, la musique de Gustave Reichert et la collaboration artistique de Balthazar Reichert composent un espace moins réaliste que mental, un champ de forces discret où l'héroïne peut mesurer ce qui la menace autant que ce qui la maintient debout.

Au fond, "Mon Cowboy" parle moins de la maladie que du langage que l'on invente pour ne pas lui céder tout le terrain. En donnant un autre nom à ce qui l'atteint, Clémentine Célarié ne masque rien, elle déplace la peur pour pouvoir l'affronter. Le spectacle touche par cette intelligence du détour. Il montre comment une conscience, acculée, se fabrique encore des images pour ne pas sombrer. Ce western intérieur n'a rien d'un caprice poétique. Il dit quelque chose de très ancien et de très humain, notre besoin de donner une forme à ce qui nous dépasse pour continuer à lui répondre.

Lorsque la représentation s'achève, ce qui demeure n'est pas l'exemple d'un héroïsme affiché, mais la sensation d'une parole reprise sur l'effroi. "Mon Cowboy" ne délivre pas de message, il ouvre un espace. Clémentine Célarié y apparaît debout, vulnérable, drôle, offensive, et pleinement maîtresse de son récit. C'est beaucoup, et c'est assez pour faire de ce spectacle l'un des gestes les plus personnels de son parcours. Voilà pourquoi il faut la rejoindre pour ce cowboy qu'elle a fini par dompter et qui, désormais, appartient à tout un chacun.
Paru le 13/04/2026