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© Philippe Escalier
Spécial Avignon par Philippe Escalier
Souvenirs d’un jeune homme, Jean Anouilh
Le Petit Louvre

Au Petit Louvre, deux comédiens redonnent mouvement, malice et vérité aux années d'apprentissage de Jean Anouilh.
"Souvenirs d'un jeune homme" s'attache à Jean Anouilh avant l'œuvre consacrée, avant Antigone, avant le grand nom du théâtre français. Il y a là un jeune citoyen qui cherche sa voie, passe par la publicité, le cinéma, la guerre, les métiers alimentaires, et regarde déjà le monde avec cette ironie tendre qui deviendra sa marque. La compagnie du Colimaçon tire de ces pages autobiographiques un spectacle alerte, fin, souvent drôle, qui évite l'hommage figé et retrouve quelque chose de la vivacité même d'Anouilh.

Un écrivain avant la gloire


L'adaptation puise dans "La Vicomtesse d'Éristal n'a pas reçu son balai mécanique" et "En marge du théâtre". On y découvre moins une légende qu'une formation. Anouilh n'y compose pas sa statue, il raconte ses débuts, ses détours, ses rencontres, ses petits travaux, sa manière d'entrer en littérature par les bords. C'est ce qui fait le prix du spectacle. Il ne cherche pas à démontrer qu'un génie sommeillait déjà dans chaque épisode, il montre plutôt comment un regard, un ton, une sensibilité se forment au contact du réel.

Le texte rappelle ainsi qu'une œuvre ne naît pas dans l'abstraction, mais dans le désordre des jours, les contraintes matérielles, les expériences minuscules en apparence. Cette matière convient admirablement à Anouilh, dont le théâtre, sous la légèreté, a toujours su faire affleurer les inquiétudes et les blessures.

Le bon choix de mise en scène


Emmanuel Gaury a eu l'intelligence de ne pas enfermer ce récit dans le monologue biographique. Confier le jeune Anouilh à deux interprètes, Gaspard Cuillé et Benjamin Romieux, donne au spectacle son principe le plus juste. La mémoire circule entre eux, se relance, se contredit parfois à peine, se reprend avec souplesse. Ce dédoublement évite la pose rétrospective et introduit du jeu, du rythme, de l'air.

Surtout, il transforme un récit de souvenirs en vraie matière théâtrale. L'un lance une anecdote, l'autre en prolonge le sel ou en déplace l'accent. Le passé n'est pas récité, il redevient présent. C'est là que le spectacle trouve sa nécessité, en faisant entendre qu'Anouilh, même lorsqu'il se raconte, continue d'écrire du théâtre.

Deux interprètes très accordés


Gaspard Cuillé et Benjamin Romieux, qui signent aussi l'adaptation, portent l'ensemble avec une précision et une souplesse remarquables. Ils ont la bonne mesure. Jamais ils n'écrasent les épisodes sous l'effet ni ne cherchent à « faire spirituel » là où le texte se suffit à lui-même. Leur plaisir de jeu est visible, communicatif, et toujours tenu.

Ils rendent particulièrement sensible ce mélange de distance, de drôlerie et de modestie qui traverse ces souvenirs. Le jeune Anouilh qu'ils incarnent n'a rien d'un monument en devenir. C'est un homme qui tâtonne, observe, travaille, s'amuse, doute aussi. Cette simplicité-là touche juste. Elle donne au spectacle son ton, léger en apparence, plus profond qu'il n'y paraît.

Une réussite plus subtile qu'un simple hommage


Le mérite de "Souvenirs d'un jeune homme" est de ne pas sanctifier son sujet. Le spectacle préfère montrer l'artisan avant la consécration, l'écrivain avant la légende, celui qui gagne sa vie comme il peut et dont l'œuvre se prépare en silence. Il y a dans cette manière de revenir aux commencements quelque chose de très juste, et même de précieux, à l'heure où tant de portraits d'artistes cèdent à la célébration automatique.

Le rire affleure souvent, l'émotion ne s'impose jamais, et le portrait d'Anouilh gagne en vérité ce qu'il perd en solennité. C'est ce ton, plus que tout, qui fait la réussite du spectacle.

En quittant la salle, on a le sentiment d'avoir assisté à la résurrection délicate d'une jeunesse intérieure. Et l'on se surprend à vouloir rouvrir "Antigone", "Eurydice" ou "L'Alouette", en songeant à ce jeune homme encore incertain qui les portait déjà, obscurément, en lui.
Paru le 13/07/2026