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© Philippe Escalier
Spécial Avignon par Philippe Escalier
2789
Les Épis Noirs remontent le fleuve de l’Histoire

Sur le bateau ivre de la création, une troupe file de la Révolution jusqu'à demain, en un concert théâtral fougueux et drôle.
À la Salle Mistral du Théâtre des Lucioles, les Épis Noirs déballent leur nouvelle création, "2789", et changent deux siècles d'Histoire de France en une chevauchée musicale où le rire n'exclut jamais le vertige. Après "Allons Enfants !", qui menait le récit national des origines stellaires jusqu'à 1789, et après le réjouissant "Britannicus Musical Circus", Pierre Lericq referme la boucle et l'ouvre en grand, puisque la troupe embrasse cette fois l'époque contemporaine, de la Révolution à nos jours, et se risque même au delà, vers un futur rêvé dont le titre porte la trace inversée.

Fondée voici plus de trente ans, la compagnie a bâti une manière que l'on reconnaît entre toutes. Pierre Lericq y marie depuis toujours le trivial et le sacré, la farce et la tragédie, l'acteur et le personnage, avec cette énergie de tréteaux héritée de la commedia dell'arte et du clown. On l'avait vu subvertir les grands mythes fondateurs, la Genèse, l'Odyssée, Antigone, Andromaque, Don Juan, toujours pour les ramener à une vérité brute et électrique. "2789" prolonge ce geste en le tournant vers l'Histoire récente, celle des révolutions et des désillusions, posant sans relâche les trois questions de Gauguin: d'où venons-nous, que sommes-nous, où allons-nous ?

La mise en scène, signée Manon Andersen et Pierre Lericq, avance au rythme d'un cabaret savant, millimétré dans ses entrelacs musicaux et théâtraux, mais qui garde l'allure de l'improvisation joyeuse. La scénographie et les costumes de Charlotte Villermet, les lumières de François Alapetite et la création sonore d'Octave Gervereau dessinent un espace mobile, propice aux embardées dans le temps, tandis que la partition composée par Pierre Lericq, enrichie des musiques additionnelles de Marwen Kammarti, tient lieu de véritable moteur dramatique.


Sur le plateau, cinq interprètes portent l'entreprise à bout de souffle. Pierre Lericq, meneur de jeu et âme de la troupe, y déploie sa faconde de conteur inspiré. Manon Andersen conjugue la précision du geste et une présence solaire, quand Juliette de Ribaucourt apporte au tableau une fantaisie mordante. Thomas Lericq, complice de longue date, tisse le lien entre les époques et les registres et Marwen Kammarti, musicien incorporé à l'action, transforme la scène en instrument vivant. Ensemble, ils forment ce que les Épis Noirs ont toujours revendiqué, non une addition de talents mais un corps unique, traversé d'une même pulsation.

Reste ce que le spectacle murmure sous ses éclats de rire. En interrogeant l'identité française à travers ses soubresauts, "2789" parle de nous, de notre besoin de récits communs et de notre difficulté à en écrire de nouveaux. Le divertissement y sert de cheval de Troie à une méditation sur le temps qui passe et sur l'humanité qui se cherche, sans jamais peser, toujours en mouvement.

Voilà pourquoi il faut monter à bord de ce bateau ivre. Rares sont les troupes capables de faire danser l'Histoire sans la trahir, de mêler l'érudition à la pantalonnade avec une telle allégresse. Les Épis Noirs y parviennent depuis trois décennies, et "2789" prouve que leur galop n'a rien perdu de sa fièvre.
Plus d'informations : www.theatredeslucioles.com/2789
Paru le 09/07/2026