Connexion : Adhérent - Invité - Partenaire

D.R.
Spécial Avignon par Patrick Adler
Dumas, la plume et l’épée
La Luna - 20h05

Jean-Félix Lalanne, avec ce superbe Opus, réinvente l'épopée courte, axant son histoire de dédoublement (l'auteur et sa créature) sur une heure et vingt minutes. Pari vertigineux et totalement réussi !
Ce pourrait être une histoire vraie, tant elle est documentée. Exit les contraintes du temps. Dumas, petit-fils d'esclave et surtout fils d'un héros Napoléonien, est un homme pressé, qui se débat avec ses fantômes, notamment celui du père qui revient régulièrement le hanter et le laisse souvent abattu. Fiévreux, passionné, excessif (il boit beaucoup), colérique, s'il craint le syndrome de la page blanche, il a à son service des personnages qui font, qui sont son quotidien. Alors... qu'à cela ne tienne ! Il va s'en servir, en tirer la substantifique moëlle en les incluant dans son roman. Du banquier cupide au parolier qui, tel Sganarelle, ne cesse de réclamer ses gages au journaliste sordide en mal de scoops, de sa camériste fidèle et aimante aux aristos de pacotille en passant par son ami Hugo, ils sont tous là et mènent la danse. Car, dans cet ilot scénique central, les portiques mobiles avec assises - construction très originale - se déplacent à vive allure, ce qui permet une fluidité de jeu aux personnages qui virevoltent dans ce qu'il est presque convenu d'appeler une chorégraphie. On pourrait presque reprendre le poème "Ici, tout est luxe, calme et volupté". Presque, car de calme il ne sera jamais question ici tant Dumas fils se débat contre tous : contre le fantôme de son père, contre l'aristocratie, peu amène envers lui, raciste à souhait, contre le banquier qui lui refuse un prêt, contre le plumitif qui entend lui embarquer sa bonne. "Alors, on danse", comme le chante Stromaé. Chez Dumas/Lalanne, ce sont aussi les mots qui dansent sur de la musique et tout à coup, du simple théâtre on passe à la comédie musicale et, de cette belle connivence que le public ressent entre les acteurs, naissent des duos, des quatuors très réussis et communicatifs. Il n'est qu'à entendre le chant final repris par un public enthousiaste à la sortie. Pari gagné, des airs sont déjà entrés dans nos têtes.
C'est une réussite tant au niveau de l'écriture, élégante et fine, de la mise en scène ô combien inventive de Félicien Chauveau. Ayant fait ses classes à Nice - en partie - sous la direction de Muriel Mayette, ex-administrative du Français, on comprend mieux pourquoi et comment ce jeune surdoué fait des miracles ici. Sa direction d'acteurs est exemplaire. Il faut dire qu'il a une distribution chevronnée, de très haut vol : l'impeccable Franck Capillery, le facétieux Daniel-Jean Coloreda, dont "la vis comica" n'est pas une légende, le pianiste-comédien Alain Bernard, irrésistible de drôlerie lui aussi. Quant à Thomas Boissy, il campe avec subtilité ce journaliste mi Don Juan, mi affairiste et la belle Magali Bonfils n'est pas en reste qui sait jouer à la fois de ses charmes et imposer une forte émotion. Tout est sincère, délicat et beau. C'est ce qui fait qu'on y croit de bout en bout, même si l'histoire de la naissance du roman-culte "Le Comte de Monte Christo" est - forcément - romancée. Et pour camper le Maître, il fallait toute l'énergie, le travail, le talent d'un Edouard Montoute qui, plus connu au cinéma, va en surprendre plus d'un au théâtre tant son jeu est puissant. Serait-il devenu, lui aussi, un brin schizophrène, se confond-il avec son personnage comme Alexandre Dumas qui s'emmêle régulièrement dans les noms, confondant ceux qui l'entourent avec ceux de son roman. Voire ! En tout cas, une chose est sûre : si vous aimez le rythme, (accrochez vos ceintures), l'élégant, le beau, si vous aimez les textes léchés et boutis, si vous aimez être surpris par un théâtre moderne, presque cinématographique (mention spéciale à la bande-son, très énergique, façon "série Netflix", aux lumières très étudiées et aux costumes "Extravaganza" à la Tim Burton), alors courez à La Luna découvrir cette Pépite signée Jean-Félix Lalanne à l'écriture et Félicien Chauveau à la mise en scène.
Vous ne le regretterez pas ; Merci pour ce moment !
Paru le 07/07/2026