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© Cédric Vasnier
Spécial Avignon par Philippe Escalier
Sucrer les fraises
La Factory- 4-Les Antonins

Comment un garçon rêveur change l'oubli de sa grand-mère en une aventure où la tendresse répare ce que la maladie défait.
Avec "Sucrer les fraises", sa nouvelle pièce créée cet été à Avignon, Sébastien Bizeau choisit de regarder la maladie d'Alzheimer par les yeux de Charlie, garçon tête en l'air qui voit sa grand-mère perdre le fil comme on voit un paysage se défaire, sans pouvoir en accepter la terrible logique. Le geste est risqué, car tout invitait au diagnostic, à la dégradation, à l'impuissance des adultes. L'auteur prend l'exact contrepied, et cette hauteur d'enfant lui donne d'emblée une justesse de ton peu commune. Ce qui pourrait n'être qu'un sujet grave se change alors en aventure intérieure, traversée du chagrin par l'invention, du réel par le jeu, de la peur par la tendresse. Là est le beau pari, faire entendre que la mémoire n'est pas seulement ce qui s'efface, mais aussi ce que l'amour, obstinément, réinvente.

La réussite tient d'abord à un refus, celui du misérabilisme. Rien n'écrase, tout cherche une forme de légèreté grave, ce mélange subtil où le sourire vient avec les larmes. Charlie prend les expressions au pied de la lettre, s'égare dans les images, remet le monde d'aplomb avec la seule logique de l'imaginaire. C'est dans cet écart, minuscule et vertigineux, entre ce que disent les adultes et ce qu'entend l'enfant, que "Sucrer les fraises" trouve sa musique propre. Le texte n'édulcore rien, il déplace le regard, et ce déplacement suffit à rendre au sujet sa part d'humanité vive.

La mise en scène de Justine Vultaggio comprend avec une rare intelligence que le théâtre se joue souvent dans les détails, et c'est là que se loge son invention. Des décors amovibles qui glissent d'un lieu à l'autre, des tracés dessinés à la craie, une circulation fluide de la cour de récréation à la maison, de la bibliothèque au cabinet médical, une marionnette de grand-mère dont la présence, saisissante, devient peu à peu bouleversante, tout concourt à composer un monde scénique où le concret demeure traversé par le merveilleux. Il y a là une palette visuelle foisonnante, des changements rapides, des couleurs qui réjouissent, et surtout cette capacité à faire surgir l'enfance avec presque rien. Justine Vultaggio cisèle, installant un théâtre d'orfèvre où chaque objet, chaque petite trouvaille paraît déposé à sa juste place, avec cette délicatesse qui laisse le texte respirer.

Les trois interprètes portent cette finesse à un rare degré d'évidence. Matthieu Le Goaster, Jérémie Lutz et Margaux Wicart passent d'un personnage à l'autre, et jusqu'à la mamie de chiffon, avec une vivacité qui donne au plateau son rythme d'enfance. Mention particulière à Jérémie Lutz, dont le Charlie est tout simplement stupéfiant, présence de gamin insaisissable, drôlerie qui n'exclut jamais l'émotion, cette manière de croire à ses propres inventions avec un sérieux qui emporte la salle. Il ne joue pas l'enfance, il la réinvente sous nos yeux, et c'est par lui que passe le fil, ténu et bouleversant, qui relie le rire aux larmes.

Ainsi la scène devient-elle le lieu d'une coexistence poignante, d'un côté la bulle de Charlie et de sa grand-mère, faite de jeu, de connivence et d'élan, de l'autre le monde des adultes, avec sa fatigue, ses peurs, ses décisions impossibles. Ce double plan donne au spectacle sa profondeur. Dans l'écrin des Antonins, "Sucrer les fraises" s'affirme comme une pièce à la fois accessible et tenue, familiale au meilleur sens du terme, capable de parler à tous sans jamais simplifier. On y retrouve ce que le théâtre sait offrir de plus précieux quand il ose la pudeur et nous apprend la transmission. Et ce geste paraît d'autant plus beau qu'il passe par l'infime, par ces menues trouvailles de plateau qui, mieux qu'un long discours, font tenir debout la poésie du spectacle.
Paru le 07/07/2026