Connexion : Adhérent - Invité - Partenaire

D.R.
Spécial Avignon par Philippe Escalier
Pulpit, un spectacle qui nous a touchés
Au Théâtre Golovine

Dans le Off d'Avignon, Coline Robert et Pierrot Leras présentent « Pulpit », un duo d'une grande délicatesse où le toucher devient langage et la peau, mémoire vive.
Il y a, dans « Pulpit » quelque chose de rare, une pièce qui n'assène rien, mais qui installe peu à peu son espace sensible. Sous une lumière précise, deux corps se rencontrent d'abord par le contact avant de se reconnaître par le regard. La peau n'y est pas un simple motif, elle devient le lieu même de l'expérience, frontière fragile entre l'intime et le monde, surface de rencontre, réserve de mémoire. Ce duo de cinquante minutes confirme la singularité d'une compagnie qui travaille la danse comme une relation plutôt que comme une démonstration.

Fondée en 2018 par Coline Robert et Pierrot Leras, la compagnie Désacorpsdé s'est imposée depuis le sud de l'Isère par une écriture chorégraphique où se croisent danse contemporaine et hip-hop. Les deux artistes ont en commun d'avoir refusé les frontières trop nettes. Coline Robert, formée d'abord au jazz puis à la danse contemporaine au Conservatoire de Grenoble, a très tôt rencontré le hip-hop, qui a déplacé sa pratique sans effacer la rigueur acquise. Pierrot Leras, venu du hip-hop dès l'enfance, a découvert plus tard la danse contemporaine, avant de faire de cette double appartenance une méthode plutôt qu'un dilemme. Tous deux se sont professionnalisés au centre de formation Adage, à Bordeaux, avant de faire naître leur propre compagnie.

Cette trajectoire compte, bien sûr, mais elle n'est intéressante que parce qu'elle éclaire la nature de « Pulpit ». La pièce ne cherche pas à juxtaposer des langages, elle les fait travailler ensemble dans un même régime d'attention. Ici, rien de démonstratif, tout passe par la qualité d'écoute, la circulation du poids et une façon très sensible d'aller du heurt à l'effleurement, de l'appui à l'abandon. La chorégraphie se construit dans cette porosité. Ce qui se joue entre les interprètes importe davantage que la virtuosité visible et bien réelle, et c'est là que le duo touche juste.

Le sujet de la pièce est la peau, et plus exactement ce qu'elle retient. « Pulpit » (un titre original né d'un curieux hasard) l'envisage comme une archive sensible : elle garde les traces, les cicatrices, les saisons du corps, les passages du temps. Cette idée pourrait n'être qu'un beau programme, elle devient ici matière chorégraphique. Le spectacle avance par frôlements, par tensions légères, par tentatives de rapprochement qui ne cherchent jamais l'effet spectaculaire. Les fragments de texte enregistrés, mentionnés dans la présentation officielle du spectacle, ne doublent pas la danse, ils en prolongent la vibration, la troublent parfois, lui offrent un contrepoint discret

Ce qui frappe surtout, c'est la retenue. Coline Robert et Pierrot Leras ménagent un entre-deux subtil, une danse de la sensation, mais tenue, construite, sans complaisance envers le flou. Cette économie donne à « Pulpit » sa puissance propre. Le duo ne prétend pas tout dire du corps, il rappelle plus modestement, et plus profondément, que nous sommes des êtres exposés, marqués, traversés par ce qui nous touche.

Dans le parcours de Désacorpsdé, « Pulpit » prolonge un mouvement déjà engagé avec « En devenir Fou! » puis « Paysans » : celui d'une compagnie qui bâtit son répertoire sans renoncer à son ancrage territorial, à la transmission, aux festivals qu'elle organise, ni à une certaine idée du collectif. Le passage par le Festival d'Avignon marque, pour ces deux artistes, une étape neuve. Présenter « Pulpit » trois semaines durant dans le Off, au Théâtre Golovine dont l'histoire est justement liée à la danse, revient à confronter une écriture intime à l'un des plus vastes bancs d'essai du spectacle vivant. On y verra deux danseurs miser sur la délicatesse et le toucher tout en rappelant, avec une simplicité désarmante, que nous sommes des êtres palpables. C'est peu mais quand ce sont ces deux artistes-là qui le démontrent, c'est immense.
Paru le 06/07/2026