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D.R.
Zoom par Patrick Adler
Un barrage contre le Pacifique
Au Poche Montparnasse

On ne présente plus Anne Consigny. Lumineuse, généreuse, celle qui a "le goût des autres" ne pouvait faire barrage à celui de Duras, ce "Barrage contre le Pacifique". Elle se l'approprie aujourd'hui. Entièrement : en l'adaptant pour la scène, en campant tous les personnages, en se mettant en scène et même... en se produisant. Elle sait où elle va. Elle a raison, Anne. Le public la suit, comme aimanté par ce récit bouleversant, cette ode aux femmes invisibilisées, à ces "Mère Courage" qui méritent plus que le respect : l'admiration. Et, en tous points, Anne nous offre ici une leçon de vie et une master class de théâtre... admirables !
Elle est nature, joyeuse, jolie - Dieu qu'elle est jolie ! - et tellement heureuse d'occuper ce petit écrin bondé qu'elle salue un à un les spectateurs, en les remerciant chaleureusement de leur présence. Elle sautille, légère, aérienne, elle traverse le plateau avec élégance et souplesse. Comme une danseuse. Elle a vingt ans. Ou presque puisqu'elle avoue franchir - enfin ! - ce "quatrième mur", quarante-cinq ans après les remontrances de quelques mandarins du Français, dont une certaine Denise Gence. "Faut vous dire, Monsieur, que chez ces gens-là..." eût dit Brel. Peu lui chaut d'imprimer quelque distance que ce soit. Elle, elle a besoin de faire corps avec le public. Elle a vingt ans. Ou presque puisqu'elle annonce, sans forfanterie, avoir passé le cap de la soixantaine. On n'y croit pas. Pour nous, elle a vingt ans, des paillettes plein les yeux, ce sourire lumineux qui célèbre la joie de vivre. Et, justement, on s'apprête à vivre un instant rare car maintenant les lumières se tamisent. Bienvenue en 1931, bienvenue en Indochine. On y est !

Elle a quitté ses jolies ballerines. Pieds nus et plus d'une heure durant, suivant à la lettre un plan de lumières d'une précision d'horloger, elle va occuper tout l'espace - complètement nu - sans accessoire, hormis ce chapeau de paille, avec pour seules armes la parole et le jeu. Une parole émouvante, parfois même amusante quand elle prend la voix de l'un(e) ou de l'autre, ce qui va donner à l'ensemble une vision presque cinématographique, où chacun pourrait y aller de son casting, imaginer par exemple Pierre Lottin en Joseph, Frédérique Bel en Suzanne, Patrick Timsit en Monsieur Jo et Josiane Balasko en mère désespérée, atrabilaire et poignante. Elle passe de l'un(e) à l'autre avec virtuosité et on suit l'histoire de cette femme - la Mère - qui a misé toutes ses économies pour une concession incultivable, qui se bat - tel Don Quichotte contre des moulins - contre les lois de la nature qui ne l'épargneront pas. Cette désillusion qui va jusqu'à n'être jamais nommée que par sa fonction de Mère - à croire qu'elle n'a jamais eu de prénom -, elle va la connaître de bout en bout. Elle est de ces sans-grade, de ces laissées pour compte qu'on ne voit pas si ce n'est pour les violenter, pire, les acheter. Qu'on y prenne garde car, même sans le sou, ces femmes-là ont de la dignité, même dans leur colère et leur brutalité. Qu'est-ce qu'un diamant quand on a de l'honneur ?

On ne saurait ressortir indemne d'un tel moment de théâtre. Quand le public applaudit à tout rompre après tant d'émotions, Anne Consigny a tôt fait d'ôter son masque. Elle a donné congé à tous ses personnages, retrouvé son sourire lumineux, ses yeux pétillants, repris ses petites chorégraphies sur le plateau. Elle sautille, guillerette, elle est heureuse. Elle sourit. Elle a vingt ans. Et on aime son éternelle jeunesse comme son aura sur le plateau. Comme eût dit Marguerite Duras : elle est "sublime, forcément, sublime". Alors, courez l'applaudir !
Paru le 26/05/2026

(22 notes)
UN BARRAGE CONTRE LE PACIFIQUE
THÉÂTRE DU POCHE-MONTPARNASSE
Jusqu'au samedi 11 juillet

THÉÂTRE CONTEMPORAIN. 1931, dans le sud de l’Indochine française. Une mère et ses deux enfants adolescents luttent pour arracher leur terre aux assauts du Pacifique, abusivement nommé ! On ne donne ni nom ni prénom à cette mère. Elle est, comme « le soldat inconnu », « la maman inconnue », représentante de toutes les h...

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