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© Sébastien Toubon
Zoom par Patrick Adler
Simone de Beauvoir - Mémoires d’une jeune fille rangée
Au Poche-Montparnasse

Après Chanel et Vivien Leigh, Caroline Silhol a choisi de s'attaquer à un autre monument : Simone de Beauvoir. Divinement éclairée par Yves Angelo et dirigée pour la troisième fois par la subtile Anne Bourgeois, la comédienne nous reçoit en toute intimité dans son salon (la scène du Poche-Montparnasse) pour une lecture des plus captivantes puisque nous allons assister à la transformation progressive de la chenille - entendez la jeune fille de bonne famille - en papillon. Captivant !
Elle a ce profil hiératique, ce phrasé lent, cette voix rauque et ce sens de la rupture qui la rendent unique. Dans l'exercice délicat de la conteuse, Caroline Silhol sait tenir son auditoire en haleine plus d'une heure durant. Avec elle, nous traversons les époques et assistons à la mue progressive de son sujet. De l'élève assidue et surdouée, boulimique de lecture, pieuse en diable (oxymore ?) et longtemps "oie blanche" à l'agrégée de philo amoureuse de Sartre, son semblable qui l'a affectueusement surnommée "Castor", l'émancipation est en marche. Pour elle, qui a toujours pensé qu'à cinq ans déjà on est "un individu complet", interroger le schéma familial qui voit l'emprise du patriarcat est une nécessité qui la conduira assez vite à se construire différemment. Son discours est intéressant en ce qu'il représente une femme dans un tissu social.
A la différence d'un Rousseau, elle n'aura de cesse dans cette quête de dépassement de se tourner vers les autres avec cette soif inextinguible d'être utile et de laisser une trace à la postérité. Elle se veut unique, elle l'est assurément puisqu'on la célèbre des décennies après dans le monde entier. Coeur de femme et cerveau d'homme (sic), elle a révolutionné la pensée du XXè siècle. Elle aura gagné tous ses paris : s'affranchir de la bourgeoisie sans pour autant la quitter, acquérir l'assentiment familial dans ses études (la gageure était folle), s'assumer seule, rejoignant ainsi le "famille, je vous hais" de Gide. Comme elle le dit si bien, "je ne voulais céder qu'à la nécessité". Dans cette relecture de son enfance, elle fait un travail de mémoire presque pédagogique puisqu'il conduira à sa construction intellectuelle, son refus de l'arbitraire et sa quête de liberté. Tout fait sens.

Ce devait être une lecture mais Caroline Silhol ne lit pas ou si peu, se contentant de tourner les pages, de passer du guéridon au bureau puis au lutrin, nous faisant vivre, parfois même avec humour et une délicieuse distanciation, le destin de Simone de Beauvoir. Élégante - comme toujours - elle fait face à un auditoire hypnotisé par son phrasé, un auditoire qui se réjouit de redécouvrir, par la magie de son jeu, les vingt premières années de l'icône. Dans la salle, on eût pu entendre une mouche voler. La magie opère, comme toujours chez Caroline Silhol qui sait incarner à merveille ces femmes de caractère. En toute simplicité. Merveilleusement dirigée par Anne Bourgeois, on retrouve sa fluidité jusque dans ses déplacements qui pourraient s'apparenter à une chorégraphie. C'est chic, c'est beau, c'est passionnant et... presque trop court ! Chapeau, Madame !
Paru le 20/05/2026

(5 notes)
MÉMOIRES D’UNE FILLE RANGÉE
THÉÂTRE DU POCHE-MONTPARNASSE
Jusqu'au jeudi 9 juillet

LECTURE. Quelle image perdure de Simone de Beauvoir : l’icône du féminisme, l’auteur du Deuxième Sexe, la philosophe engagée, la romancière lauréate du Goncourt, la compagne de Sartre ? Dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, œuvre au retentissement mondial, on découvre une enfant puis une adolescente ...

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