Zoom par Jeanne Hoffstetter
Tout est calme dans les hauteurs
au théâtre du Rond-Point
Passionné par l'œuvre de Thomas Bernhard, Nicolas Bouchaud* adapte en 2017 avec Véronique Timsit et Eric Didry le roman « Maîtres anciens » qu'il joue, seul en scène. Aujourd'hui, il renouvelle l'expérience avec une pièce peu connue mise en scène par Jean-François Sivadier son vieux complice.
Nicolas Bouchaud :
La pièce, parue en France sous le titre « Maître » est une comédie satirique et burlesque sans intrigue, ni situations théâtrales sur lesquelles s'appuyer. Le premier outil pour y entrer est cette écriture puissante qui passe du coq à l'âne, surprenante avec ses ruptures, ses répétitions, comme si Thomas Bernhard poussait le langage pour aller toujours plus loin. Obligeant la pensée à penser plus qu'elle ne peut penser. On n'a pas quelque chose à dire, on parle.
Ce que montre la pièce, c'est la journée d'un écrivain Allemand dans les années 80, considéré comme l'un des plus grands auteurs vivants dont on comprend peu à peu qu'il a un passé carrément trouble. Il reçoit ce jour-là la visite d'une jeune doctorante, d'un journaliste qui va faire son portrait et de son éditeur, pour leur lire des passages de sa grande œuvre, "La Tétralogie", dont on ne sait même pas s'il l'a écrite ou copiée sur d'autres. Tous ces invités, y compris son épouse aussi détestable que lui, admirent le grand homme au point d'en perdre tout sens critique. L'ironie énorme, c'est que Stieglitz, son personnage principal, est juif, alors que Meister qui ne parle qu'en le citant comme s'il était possédé par cette figure, est un antisémite !
Thomas Bernhard a dû bien rigoler en écrivant ça et ce qui me réjouit chez lui c'est son humour dans la vacherie, dans la satire. Pour moi, jouer les salauds comme Moritz Meister, ou Iago dans Othello de Shakespeare est très jouissif, ça permet une grande plasticité dans le jeu. Cette pièce est une satire de la société intellectuelle et bourgeoise représentée par l'Université, le journalisme et le monde de l'édition, donc de la diffusion qui a décidé de faire de Meister un grand auteur, et dans lequel, au passage, Thomas Bernhard a mis un peu de sa propre vie. Les Meister après quelques années au purgatoire se retrouvent sous le feu des projecteurs donc des spectateurs. Bernhard tourne tout ce petit monde en dérision sans oublier de s'y inclure lui-même.
Pour nous, le point névralgique est le repas du centre de la pièce quand les Meister commencent à déverser leur antisémitisme et leur racisme. Voilà le piège que nous tend Thomas Bernhard : après le rire, c'est la douche froide et c'est formidable à jouer ! La relation entre Meister et Stieglitz donne elle lieu à un récit dans le récit, ce qui est très intéressant à traiter pour notre travail auquel on a enlevé le côté plus spectaculaire qui nous est habituel. En adaptant, nous avons raccourci un peu et réduit les personnages à quatre, le facteur, le journaliste et l'éditeur étant joués par le même comédien.
En conclusion, Thomas Bernhard disait « J'ai écrit de temps en temps des phrases sérieuses
pour faire tenir ensemble des phrases comiques. C'est le ciment. Le sérieux cimente le programme comique ». Il nous offre là une occasion de rire de choses qui nous sont très proches, tout en exerçant notre esprit critique ! » n
* Nicolas Bouchaud Sauver le moment, chez Actes Sud, Le temps du théâtre
Paru le 17/05/2026
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