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D.R.
Zoom par Patrick Adler
Mentor
Au Studio Hébertot

Souvent abordés au théâtre ou dans les hautes sphères de la danse, les rapports de pouvoir et la force de l'emprise ne sauraient échapper au monde de la musique, dès lors qu'on tutoie les sommets, qu'on aborde l'excellence. Le musicien reconnu, fortement capé, devenu Mentor, y exerce son magistère comme un « deus ex machina », oubliant la frontière entre la transmission du savoir et le désir. Y aurait-il une passion sans pulsion ? Dans cette auto-fiction bouleversante, Lara Aubert raconte sa propre expérience. C'est du vécu, c'est glaçant et a valeur d'enseignement. Magnifiquement dirigé par Bénédicte Budan, ce quatuor, au cordeau, nous tient en haleine plus d'une heure durant dans un monde où l'art n'est pas exempt de brutalité, de violence, de perversité. C'est juste...magnifique !
Au milieu de la scène, elle est là, immuable : la contrebasse.
Autour d'elle, tout le monde est comme Lola : « à fond » (sic).
Entre l'envie de réussir, la soif de reconnaissance, la peur de décevoir un Maître charismatique qui fait autorité en tout, Lola se sent prête à tous les sacrifices. Ou presque. Car le corps lâche déjà, les premiers troubles du sommeil apparaissent.
A fond, la mère, douce et maladroite dans ses « intrusions », l'est aussi, voyant sa fille déjà auréolée de gloire tout en veillant au grain. A fond aussi, le psy, débonnaire et patient. Il a ouvert son trousseau de clefs. Une d'entre elles va peut-être forcer les portes des résistances de Lola. À fond enfin le glaçant « mentor » dont le sourire carnassier, le regard d'aigle et surtout le jeu de mains (assurément jeu de vilain) qui s'ouvrent et se ferment comme un étau, en dit long sur son stratagème de prédateur. En l'absence d'un père (à fond aussi, mais dans l'excès, elle ne le voit d'ailleurs plus), Lola pense un temps se reposer sur cet homme qui représente le savoir et... l'entregent. Elle encaisse tout, même les premières humiliations, d'autant qu'il manie en bon pervers le chaud et le froid, la fermeté comme la douceur. Docile malgré un tempérament frondeur, elle s'imagine un temps l'élue jusqu'au premier dérapage : un baiser volé. Elle vient de quitter son amoureux, lui dit mal vivre son divorce tumultueux. Curieux rapprochement. Tout est précis, calculé dans ces hostilités qu'il entend engager pour prendre sa « Reine ». Mais mal joué. Sur l'échiquier musical, il avance son cavalier, renverse des pions. C'est brutal et la Reine en question, si elle est menacée, a des garde-fous (une mère aimante, un psychologue tenace). Il aura beau invoquer l'érotomanie à la mère puis à la classe entière, même si les élèves le croient, lui - comble de tout et preuve de son réel pouvoir de persuasion - il a perdu la partie. Echec et mat.
Le trouble est régulier, le malaise va croissant dans la pièce. C'est ce qui la rend captivante. Les jeux de regard, les longs silences, le pas quasi militaire du Mentor le rendent aussi inquiétant que captivant. Alexis Desseaux est ce salaud magnifique. Depuis Kean mis en scène par Alain Sachs, il prouve, une fois encore, qu'il est un immense acteur. Sandrine Le Berre, dont la voix haut perchée est, comme Raphaëline Goupilleau ou feue Laurence Badie, reconnaissable entre toutes, apporte une fantaisie et une douceur salutaires au récit et Nicolas Biaud-Mauduit est très convaincant dans son jeu calme et mesuré. Quant à Laura Aubert, l'autrice et la comédienne-phare, elle est, tel un oiseau tombé du nid qui se débat, d'une grande justesse. Émouvante en diable, elle a, par son jeu naturel qui oscille sans cesse entre fragilité et rébellion, une forte puissance de compassion. En percevant peu à peu le mécanisme diabolique du pervers narcissique, elle a fait tomber les masques. Et a sauvé sa peau. Aujourd'hui, elle dort bien. Exit la contrebasse, qu'elle a abandonnée. Dommage pour le public, elle en joue si bien mais aujourd'hui, les portes du théâtre lui sont désormais grandes ouvertes.
Courez voir cette pièce. Elle est belle, utile, émouvante et magnifiquement interprétée.
Paru le 30/04/2026

(4 notes)
MENTOR
STUDIO HÉBERTOT
Jusqu'au mercredi 27 mai

THÉÂTRE MUSICAL à partir de 12 ans. Depuis quelques temps, Lola ne dort plus. Mais si elle veut devenir une grande contrebassiste et ne pas décevoir Philippe, son enseignant, elle n'a pas le droit à l'erreur. Elle décide alors de chercher d’où viennent ses troubles du sommeil… Cette quête la poussera à déconstruire une relation d'em...

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