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© Sébastien Toubon
Zoom par Philippe Escalier
Antigone
Théâtre de Poche-Montparnasse

Peu de textes du répertoire français portent en eux une équivoque aussi féconde que l'"Antigone" de Jean Anouilh. Écrite sous l'Occupation, créée en plein Paris occupé devant un public que tout divisait, la pièce n'a jamais cessé d'interroger, avec cette façon unique de parler de la rébellion, du pouvoir et de la mort avec une légèreté qui n'est jamais vaine. Quelque quatre-vingts ans plus tard, ce trouble demeure intact, et c'est lui que Didier Long choisit d'accueillir au Théâtre de Poche-Montparnasse, avec une distribution de premier ordre, dans une proposition à la fois rigoureuse et envoûtante.
Une œuvre née sous l'Occupation

Écrite entre 1941 et 1942, la pièce franchit en février 1944 la censure allemande pour être créée au Théâtre de l'Atelier sous la direction d'André Barsacq. Qu'elle ait passé ce filtre relevait presque du prodige, et l'équivoque ne s'est jamais tout à fait dissipée depuis. Deux lectures antagonistes et également défendables en sont immédiatement sorties : ceux qui y voyaient un acte de résistance à l'ordre oppressif, ceux qui n'y lisaient qu'une accommodation au pouvoir en place. Cette ambiguïté fondamentale, loin d'affaiblir l'œuvre, en constitue la force durable. Anouilh s'était lui-même expliqué, confiant avoir réécrit l'"Antigone" de Sophocle "à sa façon, avec la résonance de la tragédie que nous étions alors en train de vivre". Il la classa parmi ses "Nouvelles pièces noires", aux côtés, notamment, de "Médée" et de "Roméo et Jeannette". La pièce appartient depuis à ces rares textes qui, selon les périodes et les consciences, semblent toujours parler du présent.

Un texte à nul autre pareil

Ce qui frappe d'emblée, à la représentation comme à la relecture, c'est l'étrange manière qu'a Anouilh de déjouer les codes de la tragédie tout en s'y conformant avec une rigueur implacable. Dès les premiers mots, le prologue installe les personnages comme des figurines sur un plateau, avec une distance ironique qui préfigure la grande mécanique à venir. La tragédie, nous dit-il, est "reposante" précisément parce qu'on sait que tout finit mal : nul espoir ne vient tromper l'attention, nulle issue possible ne vient brouiller la ligne claire de la fatalité. C'est cette sécheresse assumée, ce pessimisme élégant, qui donnent au texte sa force singulière et son humour glacé.
Car l'humour est bien là, tendre et féroce à la fois. Anouilh dépeint son héroïne avec affection et une ironie légère : "l'orgueilleuse Antigone", comme il la nomme lui-même, est à la fois sublime et agaçante, absolue et enfantine, entêtée jusqu'au vertige. Face à elle, Créon n'est pas le tyran des versions antérieures mais un homme épuisé, pragmatique, qui comprend la folie de la jeune femme sans pouvoir la sauver d'elle-même. Ce dialogue entre l'absolu et le possible, entre l'idéal et la raison d'État, est ce qui donne à la pièce son relief philosophique le plus durable.

Didier Long, artisan du répertoire

Au fil des années, Didier Long est devenu l'un des partenaires réguliers et reconnus du théâtre privé parisien, en particulier du Poche, où il a signé notamment "Rimbaud Verlaine, éclipse totale" de Christopher Hampton et "L'Échange" de Paul Claudel. La saison passée, son adaptation de "Candide" de Voltaire avait été saluée comme un modèle de vivacité et de précision, portée par un trio de comédiens virtuoses. Avec "Antigone", il retrouve Anouilh, dont il connaît de longue date la densité paradoxale.

Un dispositif au service de l'ambiguïté

Son parti pris de mise en scène est clairement assumé : préserver l'ambiguïté de la pièce plutôt que de la trancher. La confrontation entre Antigone et Créon oppose, selon lui, deux logiques qui se tiennent chacune. Créon, qui n'était pas destiné à régner, a endossé le pouvoir par devoir, convaincu que l'on ne refuse pas de servir son pays. Face à lui, Antigone incarne un absolu que rien ne tempère, pas même la peur de la mort. Pour accentuer le déterminisme de la tragédie, Didier Long a choisi que tous les personnages demeurent sur scène en permanence, se relayant à tour de rôle dans les passages du chœur, à l'exception d'Antigone elle-même. Chaque comédien devient ainsi, selon les moments, porteur de la parole collective, ce qui donne à l'ensemble une étrange respiration, tendue et hypnotique. Le spectateur est invité à se déterminer, à prendre parti, avant de se raviser peut-être au moment où Antigone accepte trop sereinement sa mort.

Les interprètes

La distribution réunie pour cette création est d'une cohérence rare. Éric Laugérias compose un Créon d'une stature impressionnante, à la fois ferme et douloureux, souverain sans être inhumain. Sa présence scénique est totale, son jeu d'une précision admirable. Il incarne cet homme de pouvoir qui sait pertinemment que la raison d'État ne fait pas le bonheur, mais qui s'y soumet comme à une une fatalité cruelle. Chacune de ses répliques porte le poids d'un monde qui résiste à l'idéal, et sa longue confrontation avec Antigone est d'une vérité poignante. C'est sans conteste l'une des plus belles compositions de la soirée, l'un de ces Créon dont on se souvient.

Face à lui, Hermine Granville donne à Antigone l'ardeur d'une jeunesse inflexible, portant l'absolu de son personnage sans jamais sombrer dans l'emphase. Cassandre de Kerraoul dessine avec finesse les contours d'Ismène, la sœur raisonnable et peureuse que la pièce traite avec une sévérité feinte. Valérie Vogt, touchante et parfaitement juste, apporte à la Nourrice cette douceur épaisse, cette chaleur maternelle et un peu aveugle qui rend la scène d'ouverture si attachante. Robin Hairabian et Antony Cochin complètent avec talent et rigueur cette distribution sans le moindre point faible.

Les lumières d'Antonin Bensaïd dessinent un espace sobre et efficace, où l'obscurité ne menace jamais de noyer le texte mais en souligne les aspérités avec discernement.

Une expérience nécessaire

Il reste à dire, si c'était encore nécessaire, pourquoi il faut voir ce spectacle. Non par devoir envers un classique, mais parce que "Antigone" revisitée par Didier Long au Poche parvient à faire résonner le vieux débat entre l'homme et la loi, entre la conscience individuelle et l'ordre social, avec une acuité rare. Dans cette petite salle du boulevard du Montparnasse, tout près des acteurs, quelque chose se passe qui dépasse la simple représentation : on y touche, pour un instant suspendu, à l'essentiel.
Paru le 21/04/2026

(2 notes)
ANTIGONE - Poche
THÉÂTRE DU POCHE-MONTPARNASSE
Jusqu'au dimanche 12 juillet

TRAGÉDIE. Antigone, c’est le farouche cri de colère de la jeunesse envers l’autorité arbitraire. C’est la voix vive de l’instinct s’opposant aux diktats humains. Jean Anouilh s’inspire de la tragédie de Sophocle pour composer, en pleine Occupation, une œuvre emblème de toutes les résistances. Antigone aura...

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