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© Ville d’Aubagne
Zoom par Philippe Escalier
Le Schpountz
Six comédiens redonnent tout son éclat à l’œuvre de Marcel Pagnol

"Le Schpountz" n'a pas besoin de plus de trois répliques pour que le public du Théâtre Rouge du Lucernaire ressente l'huile d'olive, la poussière chaude et les fameux « anchois des tropiques ». Irénée Fabre, garçon épicier chez son oncle dans les environs de Marseille, a la certitude tranquille des prédestinés. Il sait qu'il a reçu à la naissance le don qui fait les vedettes de cinéma. Une équipe de tournage parisienne en repérage s'amuse de cette vanité désarmante et lui fait signer un engagement délirant. Le garçon monte à Paris, son papier en poche, et se présente aux studios.
L'anecdote, souvent racontée, veut que Marcel Pagnol ait pris l'idée sur le tournage d'Angèle, en 1934, lorsqu'un curieux venu traîner autour des caméras se vit offrir un engagement imaginaire. Quatre ans plus tard, il en tirait un film et le rôle d'une vie pour Fernandel. Arthur Cachia, qui signe l'adaptation et tient le rôle-titre, invente son propre Irénée, un garçon qui avance de face, avec une candeur entière, et la farce n'en devient que plus redoutable lorsqu'elle se retourne contre lui.

"Le Schpountz", une création née au pied de la Bonne-Mère

Le spectacle a une histoire, elle commence sur une colline de Marseille. Depuis 2022, l'association Théâtre des Criques organise chaque mois de juin le Festival de la Bonne-Mère, avec ses soirées de plein air jouées face à la ville et à la mer, dans un théâtre éphémère dressé au pied du sanctuaire de Notre-Dame de la Garde. Le rendez-vous met chaque année Marcel Pagnol à l'honneur. En juin 2024, cinquante ans après la mort de l'écrivain, l'association s'offrait sa toute première production, ce Schpountz réglé par Delphine Depardieu et Arthur Cachia. Après Avignon, une longue tournée et un passage par le Mois Molière de Versailles, la troupe s'installe à Paris jusqu'au 10 janvier 2027.

Une famille qui gronde et qui aime

Comme souvent chez Marcel Pagnol, tout revient ici à la famille, et c'est elle que l'on emporte en sortant. L'oncle Fabre tempête, compte ses boîtes de sardines, traite son neveu de bon à rien et de mauvais à tout, mais l'affection perce à chaque réplique. Le frère Casimir raille tout en restant un soutien inconditionnel. Françoise, seule de l'équipe de cinéma à le prendre au sérieux, lui rend sa dignité avant qu'il ne la retrouve lui-même. On rit énormément, puis l'on s'aperçoit que l'on a les yeux qui piquent, tant le glissement vers l'émotion se fait en douceur. Marcel Pagnol connaissait ce virage mieux que personne, il l'a pris toute sa vie, de Marius à La Femme du boulanger.

Six comédiens, une bonne douzaine de personnages

C'est là que la soirée devient un pur bonheur. Ils sont six et l'on croit en voir vingt. Axel Blind passe de l'oncle Fabre au producteur Meyerboom avec une autorité qui change de nature d'une scène à l'autre. Patrick Chayriguès campe à lui seul Madame Fenuze, Galubert qui donne lieu à un moment d'anthologie, un barman, un accessoiriste et un portier, dans un art du changement à vue qui tient de la haute école. Simon Gabillet donne au cousin Casimir sa rondeur moqueuse avant de reparaître en Charlet. Milena Marinelli, tour à tour Françoise et Rita Camélia, tient la note juste de l'émotion. Jean-Benoît Souilh compose un Astruc d'une drôlerie sèche. Arthur Cachia, enfin, porte le rôle-titre avec une évidence rare. Il avait déjà porté Marcel Pagnol à la scène avec Naïs, qu'il avait adaptée et jouée sur ce même plateau au printemps 2024, et il connaît cette langue comme on connaît sa maison. Son interprétation nous laisse sans voix.

La direction d'acteurs, partagée avec Delphine Depardieu, que l'on a vue en marquise de Merteuil dans "Les Liaisons dangereuses" d'Arnaud Denis, à la Comédie des Champs-Élysées, relève d'une précision redoutable. Tout va vite, le plateau passe de l'épicerie provençale aux studios parisiens en un tournemain, la musique accompagne le récit d'une ligne discrète. Le tout tient en une heure vingt-cinq, d'un seul élan.

Le rire est une affaire sérieuse

Reste la découverte d'Irénée, qui vaut toutes les morales : faire rire est un métier, le plus exigeant peut-être, et sûrement le plus nécessaire. Marcel Pagnol y a mis ce qu'il savait de la vanité des hommes et ce qu'il leur pardonnait. La troupe joue cela avec une générosité de chaque instant. On sort de la salle en riant encore, avec la gratitude que l'on doit à ceux qui prennent le rire au sérieux. Et qui travaillent à nous rendre heureux.
Paru le 07/09/2026

(8 notes)
SCHPOUNTZ (LE)
THÉÂTRE DU LUCERNAIRE
Jusqu'au dimanche 10 janvier 2027

COMÉDIE DRAMATIQUE à partir de 8 ans. Irénée est un modeste garçon épicier travaillant dans la boutique de son oncle, dans les environs de Marseille. Il est persuadé qu’il a un don de naissance et rêve de devenir une vedette de cinéma. Une équipe de cinéastes parisiens passant par là pour des repérages, amusée par les prétentions de p...

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