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D.R.
Spécial Avignon par Patrick Adler
22 minutes
Au Théâtre Actuel, à 10h00

Benoit Sollès, multi-Moliérisé depuis « La Machine de Turing », a cette présence magnétique, cette diction impeccable et surtout cette variation de jeu et de rythmes qui rendent ses récits captivants. Avec son nouvel Opus « 22 minutes », il prouve une fois encore qu'il va falloir plus que jamais compter sur lui car un « conteur sachant conter »... vous connaissez la suite ! Il affiche quasi-complet depuis le premier jour. Comme une évidence. Apprêtez-vous à vivre un moment rare !
Le regard vert, la voix grave, il avance dans la lumière, déroule un tapis - il se saisira ensuite d'une chaise, seul accessoire sur ce grand plateau nu - et se présente au public. Il va être 80 minutes durant Mehmet Ali Agca, l'homme qui a attenté à la vie du pape, ce Karol Wojtyla qu'il campera ensuite dans l'entretien imaginaire qu'il aura avec son meurtrier.
Flash-back sur le parcours chaotique d'un enfant né de et dans la violence, dont son père autoritaire dit, après une chute - il n'a pas su passer la barrière -, qu'il est « à sa place, par terre ».
L'enfant n'aura de cesse de vouloir se relever, aidé par les conseils affectueux de sa muse Fatima et de son porte-bonheur : un caillou qui l'accompagne dans chaque épreuve. Au sortir d'un pari réussi qui le voit gagner un blouson dans lequel il découvre un papier, une adresse, il quitte le village natal, la famille et met le cap sur Ankara, la capitale. Le voyage initiatique peut commencer. Embrigadé presque à son insu par un « père de substitution », un mafieux sanguinaire qui exige d'emblée beaucoup de lui s'il veut rejoindre la meute des « loups gris », il va devoir trancher, au sens plein du terme (une main), tirer (à bout portant sur un député de l'opposition). Il grandit vite, l'enfant perdu en mal de reconnaissance et de gloire. Il a perdu son identité ? On lui en substitue d'autres. Il va ainsi voyager, nouer d'autres liens, toujours grâce au réseau. Le loup solitaire a des points de repère.

Toujours en mouvement, à la réflexion il a substitué l'action. Pas de temps à perdre. Alors on va lui demander toujours plus, comme tuer le pape Jean-Paul II. Le Graal ! Le moine-soldat fugitif, avant d'atteindre Rome, va passer par Paris, « sapé comme jamais » (comme dirait Gimm's), découvrir les fastes du Moulin-Rouge et ses froufrouteuses qui lui offrent ses premiers émois. A Rome, il va céder aux charmes de la réceptionniste de l'hôtel. La chair est faible mais lui est fort.
Désormais, il est un homme. Peu importe qu'il ait vocation à tuer, qu'il soit embrigadé dans une milice d'extrême droite, il fera le job par fidélité au groupe, eu égard à ce « Padre » qui l'a sorti de la misère et qui, après sa première arrestation, a organisé sa cavale. Il est libre aujourd'hui et entend bien le rester. Las ! Si les deux premiers tirs atteignent le pape, le troisième rate la cible. Arrêté, emprisonné... mais devenu en un tournemain célèbre dans le monde entier - à quel prix - il s'apprête à vivre un cauchemar jusqu'à la fin de ses jours en QHS quand l'impensable se produit : le pape vient lui rendre visite. S'ensuivront 22 minutes d'un échange dont on imagine la teneur, dont Benoit Solès a su tirer la substantifique moelle. Un dialogue qui voit le meurtrier camper sur ses positions (« si c'était à refaire, je le ferais », sic) puis peu à peu vaciller à l'écoute du discours suave, amène et tolérant du pape qui va jusqu'à lui pardonner.

Il va alors se reprendre. Le choc tant attendu s'est produit. Il va prendre conscience qu'à force de hurler avec les loups, on en devient un, il va se dire qu'avoir eu peur des loups-garous de son enfance pour aujourd'hui engendrer la peur est un pur gâchis !
Dans la parabole que cite Jean-Paul II où il voit la main salvatrice de Fatima, Mehmet Ali Agca ne peut s'empêcher de penser à la Fatima de son enfance qu'il n'a pas su écouter à temps. Ironie de l'histoire : la femme avec qui il a couché à Rome était juive. Quand il a tiré, il a cru voir son visage. Le pape en tire la leçon : une juive qui empêche un musulman de tuer un catholique, cela tient du miracle...

Faut-il jeter la pierre à celui qui entre en rédemption ? Sa place est-elle par terre, comme le prétendait son père ? L'enfant devenu adulte est un homme debout, prêt à tout affronter. Même les remords. Quand le pape est mort, Mehmet Ali Agca est allé se recueillir sur sa tombe. Grâce soit rendue à Jean-Paul II qui a obtenu une grâce présidentielle pour lui mais au pays, on l'attend pour le juger du meurtre du député.
Vous l'aurez compris, c'est passionnant, puissant et beau. De bout en bout. Un nouveau Molière se profile... Pourquoi pas ? il est amplement mérité.
Paru le 21/07/2026