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© Fabienne Rappeneau
Zoom par Philippe Escalier
¡Tango!
Lettre d'amour entre Paris et Buenos Aires

Au Théâtre Montparnasse, un spectacle aux accents de bandonéon offre un voyage somptueux au cœur d'une ville que l'on ne quitte jamais vraiment.
Au cœur du quatorzième arrondissement, jusqu'au 12 juillet, cette scène, que tant de pièces ont marquée, accueille une création qui transporte le spectateur dans la nuit argentine. "¡Tango!" n'est ni une revue, ni un récital, ni un ballet : c'est une lettre adressée à Buenos Aires par tous ceux qui la portent en exil, et que Paris écoute depuis plus d'un siècle. La proposition tient en une heure et quart d'une tension souveraine.

Une correspondance entre deux capitales

Le récit qui se tisse là est celui d'une fraternité ancienne. Dès les premières décennies du siècle, les orchestres argentins ont posé leurs valises dans le quartier de Montparnasse et les compositeurs porteños ont, à leur tour, fait des muses françaises l'horizon de leur imaginaire. Cette double migration, à la fois musicale et littéraire, fournit la matière du spectacle. Sur scène, les chansons s'entrelacent à des fragments empruntés à Julio Cortázar, Horacio Ferrer, Eladia Blázquez et Copi, comme autant de lettres confiées à un destinataire que l'on ne nomme jamais mais que chacun reconnaît. Buenos Aires, ville tragique et magnifique, surgit alors par éclats, par touches, par silences.

Une scénographie d'une élégance dépouillée

Le parti pris du plateau nu impose un rythme et une grammaire. Aucun décor n'encombre l'œil, mais des projections vidéo discrètes font surgir les rues de San Telmo, les façades de la rive du Rio de la Plata, les ombres des milongas d'autrefois. Les lumières sculptent les corps et étirent le temps. Cette épure n'est jamais sèche, elle laisse au tango toute sa place, ce qui est la première façon de l'honorer. Les costumes, fidèles à l'imaginaire argentin sans verser dans le pittoresque, font dialoguer la noirceur des smokings et la sensualité des robes fendues.

Des interprètes au sommet

Le plateau réunit six danseurs dont la précision et la chaleur saisissent d'emblée la salle. Sabrina Amuchástegui, Mauro Caiazza, Manuco Firmani, Emile Gayoso, Micaela Spina et Nayhara Zeugtrager forment un ensemble d'une rare cohésion, alternant figures classiques et inventions contemporaines, sans jamais perdre la sève populaire qui fait la noblesse du tango. La voix d'Antonela Alfonso, ample et nuancée, donne au répertoire ses inflexions les plus déchirantes. Au bandonéon, Patricio Bonfiglio, qui signe également plusieurs compositions originales, déploie une science du phrasé qui suffirait à elle seule à remplir le théâtre. Aude-Liesse Michel au piano et Jaime Patricio Flores Cáceres au violon complètent un quintette dont la respiration commune fait merveille. La voix de Rodolfo de Souza, à intervalles choisis, rappelle que ce voyage est d'abord celui d'une mémoire.

Une mémoire vivante

Ce qui rend ce spectacle précieux, c'est qu'il échappe à la nostalgie pure, ce piège que l'on tend volontiers au tango. La musique d'Astor Piazzolla, d'Osvaldo Pugliese ou de Francisco Canaro y respire au présent, traversée par les compositions plus actuelles de Philippe Cohen Solal. La proposition affirme qu'une ville continue d'exister dans ceux qui en sont partis, et que cette présence à distance vaut peut-être autant qu'une présence réelle. Le propos rejoint, sans jamais le souligner, ce que chacun éprouve aujourd'hui d'une appartenance devenue mouvante.

Il faut courir rue de la Gaîté. Sortir de "¡Tango!" avec dans l'oreille la lente déchirure d'un bandonéon, c'est faire l'expérience de ces moments où le théâtre, sans aucune histoire à raconter, dit pourtant l'essentiel. Ne soyez pas étonnés si vous en ressortez avec l'étrange conviction que Buenos Aires vous habite depuis toujours.
Paru le 09/06/2026

(43 notes)
¡TANGO!
THÉÂTRE MONTPARNASSE
Jusqu'au dimanche 12 juillet

SPECTACLE MUSICAL. Paris accueille les premiers orchestres de Tango dans le quartier de Montparnasse dès 1920… Les "muses françaises" habiteront l’imaginaire des compositeurs argentins. Depuis, des dizaines d’artistes exilés écrivent les meilleures pages de la secrète correspondance qui réunit les deux capitales : B...

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