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D.R.
Zoom par Patrick Adler
Grand vide
Théâtre de Belleville

La relève est là, qui attend son tour. Sagement. Patiemment. Après Nicolas Le Bricquir (Dénali), Lancelot Cherer ("Fin, fin et fin") que nous avions repérés, c'est un autre "moins de 30 ans" qui vient rejoindre le podium des jeunes auteurs-metteurs en scène en pointe, ceux avec qui il faudra désormais compter. En gros, les stars de demain. En écrivant, mettant en scène et jouant avec brio "Grand vide", Gary Guénaire nous surprend. Mieux, nous épate car il y a chez lui tout ce qui fait sens, le fond et la forme confondus. Dans l'univers Orwellien d'une grande chaîne de télévision où chacun n'existe que par sa fonction, ou personne n'a de nom ni de prénom, où tout est géométrique et expressionniste, jusque dans la pensée il installe un burlesque des corps qui allège le narratif et rend le tout... amusant. Pari risqué mais réussi, grâce aussi à une troupe au cordeau et à la scénographie ingénieuse de Margaux Moulin. Petit chef-d'œuvre !
Tout est gris, gris-bleu pâle, impersonnel, sans relief aucun dans ce lieu tout juste occupé par des chaises, un bureau et un mur de rangements. C'est oppressant, glaçant et... vide. Vide de sens, vide de sentiments puisque seuls les chiffres (ceux des audiences) comptent, puisqu'on fait fi des critiques comme des sentiments, que les tableaux Excel ont remplacé l'excellence. Alors, quand elle arrive pour rencontrer la directrice avec sa formule toute faite "Merci de m'avoir fait découvrir cet univers", elle ne sait pas ce qui l'attend.

Et pourtant, la femme de ménage l'a prévenue : "Partez, tant qu'il est temps". Allez combattre un miroir aux alouettes... Ce qu'elle va voir c'est "du sale", comme dirait Audiard. Les personnages qu'elle va côtoyer sont tous "affreux, sales et méchants". De la directrice tyrannique au secrétaire pleutre en passant par l'artiste pervers et au gosse, un "fils de" exécrable dont on se demande ce qu'il vient faire à part en rajouter au binz général, on comprend que le sachet de coke qu'elle vient livrer - oui, cette "elle", c' est la dealeuse - est libérateur et donne des couleurs et de la vie. Même si c'est factice, limité dans le temps et artificiel.

Et c'est là que le génial Gary Guénaire nous fait passer, comme par miracle, de Kafka à Feydeau, en faisant s'animer les corps dans une chorégraphie dingue sur un son très chargé... Bienvenue dans l'Opéra-rock ! Dans ce monde aux faux-semblants qui donne des envies de meurtre à la directrice, qui n'a de cesse de vouloir jeter tout le monde par la fenêtre, où les vérités qui s'abattent accusent tout un chacun, on ne peut s'empêcher de faire un parallèle avec la crise que nous vivons actuellement dans le monde audiovisuel.

C'est glaçant et jouissif, frivole et grave. Mais avant tout sensé. La pièce donne à réfléchir comme elle offre à rire des rodomontades de la directrice (Louise Massin est une virago très convaincante), de la gestuelle à la Buster Keaton du secrétaire (formidable Gary Guénaire), des petits délires narcissiques de l'artiste (merveilleux Damien Sobieroff qui décroche la timbale en interprétant un hymne aux cougars avec un mix vocal de Cabrel et Mahé, à hurler de rire !), à la variété de jeu de Mélanie Robert (bluffante en femme de ménage et enfant), sans oublier celle que nous avons découvert il y a peu dans "Le Fil à la patte" au Ranelagh et qui a déjà son "focus" dans notre prochain Tatouvu Magazine : Alexiane Torres. D'elle, Duras eût dit : "Sublime, forcément sublime". On plussoie.

Ce "Grand vide", dont la directrice de la pièce dit qu'"il n'est rien de plus excitant que le vide", est un petit bijou d'écriture, de jeu, de mise en scène, d'habillage sonore (bravo à Victor Tomasi), de lumières (bravo Enzo Cescatti). Alors, n'attendez plus ! Courez applaudir cette troupe de haute volée au Théâtre de Belleville !
Paru le 06/05/2026
GRAND VIDE
THÉÂTRE DE BELLEVILLE
Jusqu'au dimanche 31 mai

THÉÂTRE CONTEMPORAIN à partir de 14 ans. Un matin, Eva, jeune dealeuse en quête d’un avenir meilleur, fait irruption dans la direction d’une chaîne de télévision. Le temps d’une réunion, elle accède aux coulisses d’un monde qu’elle fantasme. Mais rapidement les masques s’effritent, le vernis craque. Jusqu’où l’ambition d’Eva tiendra-t-el...

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