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D.R.
Zoom par Patrick Adler
Homère Kébab
Au théâtre La Flèche

On pourrait s'attendre à la « banale song » d'un migrant. Mais, écrite et mise en scène par Benoit Le Pecq et jouée par l'incroyable Melki Izzouzi, elle devient épopée envoutante, charnelle et bouleversante. Quelle claque ! N'ayons pas peur des mots : chef-d'œuvre !
Il a poussé les portes d'un rade à Calais. Pour un kebab. A la sauce blanche. Pas de sauce blanche. S'engage alors, au travers des questions qu'il lui pose sur ses origines un échange tantôt tendu tantôt amène avec le « kébabier », un vieux Grec prénommé Homère. Rida, lui, ne déclinera son identité que plus tard, pour l'heure il est Ulysse. Il aime ça raconter des salades, Rida. D'ailleurs il y en a dans le kebab. A le voir, il a l'arrogance des Seigneurs, il a cette fierté, cet orgueil, chevillés au corps. Même dans sa condition de miséreux. En tête et sur lui, il porte le Graal : celui d'avoir porté le maillot des Fennecs à la CAF. Ce maillot, il l'a gardé sur lui, même s'il n'a pas joué la finale.

Devenu paria pour insoumission aux diktats des « barbus », rejeté des siens, Rida El Chaïd, star du football déchue sera passé du jour au lendemain de la lumière à l'ombre, du soleil de la Kabylie aux brumes de Calais. Il aura tout connu : la traversée de la Méditerranée, l'errance, l'attente du camion qui l'aidera à franchir, caché, les trente-quatre kilomètres qui le séparent de l'Angleterre. A le voir arriver, mal attifé, dans son accoutrement de fortune (vieille parka, baskets pourries), il porte quand même beau, il est solaire, il sourit à la vie avec cette certitude qu'il y a des lendemains qui chantent. Il a peut-être remisé ses crampons mais la vie d'avant lui a laissé de l'expérience, une culture, des lettres et cette belle élégance du dandy mal fringué qui a pour lui le verbe - parfois haut, parfois fort - le sourire étincelant et cette érudition qui laissent pantois.

Homère l'écoute jongler avec la mythologie comme avec la géopolitique. Waouh ! Vous l'aurez compris, Rida/Ulysse est un demi-Dieu. Il n'est et ne sera jamais un assisté mais un artisan de son destin. Son exil, il l'a choisi et même s'il émeut Homère qui l'invite, après cette logorrhée aussi épique qu'émouvante, à le suivre à Dunkerque, il préfère le prévenir que ce ne sera jamais qu'une escale, donc pas de sensiblerie, pas de transfert, il n'est et ne sera jamais un fils de substitution. Il a un but, un ailleurs et personne ne lui enlèvera.

Attendez-vous à vivre pendant soixante-quinze minutes un moment rare de théâtre car ce jeune comédien - retenez bien son nom : Melki Izzouzi - a une variation de jeu et une puissance de feu époustouflantes. Il incarne avec conviction ce personnage hybride, entre deux cultures, en transit, qui oscille entre certitude, nostalgie et désespoir, une amertume qu'il comble avec des mots choisis qui varient de l'argot, du dialecte aux vocables plus châtiés. Jubilatoire quand il prend les accents et bouleversant quand il lâche quelques larmes - on en frissonne encore - on retiendra de cette belle et émouvante histoire d'amitié avec le « kebabier » un hymne à la vie qui se lit dans son large et sublime sourire.
Un spectacle nécessaire, voire essentiel. A ne manquer sous aucun prétexte.
Paru le 20/02/2026
HOMÈRE KEBAB
THÉÂTRE LA FLÈCHE
Jusqu'au mercredi 11 mars

SEUL(E) EN SCÈNE. Une nuit, à Calais. Un migrant entre chez un marchand de kebabs, du nom d'Homère. On apprend qu'il vient d'Algérie et qu'il a traversé la Méditerranée. A la différence d'Ulysse à Ithaque, Rida ne reviendra jamais à Alger : il veut passer en Angleterre. Homère l’écoute avec bienveillance, il racont...

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