Zoom par Philippe Escalier
La Femme qui n'aimait pas Rabbi Jacob
Petit Montparnasse
Quand un fait divers oublié devient un bouleversant moment de théâtre.
Jean-Philippe Daguerre a l'art de débusquer dans les replis de l'Histoire, ces destins fracassés qui disent autant sur l'intime que sur le politique. Avec "La Femme qui n'aimait pas Rabbi Jacob," le dramaturge aux neuf Molières exhume un événement proprement stupéfiant, longtemps étouffé par la raison d'État : le 18 octobre 1973, jour de la sortie nationale des "Aventures de Rabbi Jacob", une jeune femme issue de la bonne société détourne le vol Paris-Nice et réclame la mise sous scellés de toutes les bobines du film tant que la France n'aura pas œuvré à la réconciliation entre Arabes et Israéliens. Cette femme qui souffre de certains déséquilibres n'est pas n'importe qui. Elle se nomme Danielle Cravenne. Son mari n'est autre que Georges Cravenne, le prestigieux producteur qui créa les Césars, les 7 d'Or et les Molières. L'issue sera tragique : Danielle demeure à ce jour la seule pirate de l'air abattue par la police sur le sol français.
Jean-Philippe Daguerre a l'art de débusquer dans les replis de l'Histoire, ces destins fracassés qui disent autant sur l'intime que sur le politique. Avec "La Femme qui n'aimait pas Rabbi Jacob," le dramaturge aux neuf Molières exhume un événement proprement stupéfiant, longtemps étouffé par la raison d'État : le 18 octobre 1973, jour de la sortie nationale des "Aventures de Rabbi Jacob", une jeune femme issue de la bonne société détourne le vol Paris-Nice et réclame la mise sous scellés de toutes les bobines du film tant que la France n'aura pas œuvré à la réconciliation entre Arabes et Israéliens. Cette femme qui souffre de certains déséquilibres n'est pas n'importe qui. Elle se nomme Danielle Cravenne. Son mari n'est autre que Georges Cravenne, le prestigieux producteur qui créa les Césars, les 7 d'Or et les Molières. L'issue sera tragique : Danielle demeure à ce jour la seule pirate de l'air abattue par la police sur le sol français.
De ce fait divers aussi rocambolesque qu'authentique, Jean-Philippe Daguerre tire une œuvre qui navigue entre comédie dramatique et théâtre documentaire, reconstitution historique et fresque sentimentale. Le spectacle débute par la rencontre amoureuse de Georges et Danielle, jetant les fondations d'une vraie passion qui survivra à tous les déchirements. Car c'est bien d'une histoire d'amour qu'il s'agit d'abord, celle d'un couple uni dans la vie jusqu'à ce que l'engagement politique de Danielle face au conflit israélo-palestinien ne devienne obsessionnel et ne la conduise à commettre l'irréparable. Le spectacle tisse en parallèle la genèse des Aventures de Rabbi Jacob, montrant comment Gérard Oury et Louis de Funès ont conçu cette comédie pacifiste en pleine guerre du Kippour, désireux de porter un message de fraternité universelle.
Pour raconter cette histoire aux multiples facettes, Jean-Philippe Daguerre, dans sa mise en scène, rompt radicalement avec l'esthétique qui caractérisait ses précédents triomphes. Il a souhaité confier la scénographie à Narcisse, artiste exigeant et reconnu dont le travail visuel et l'agilité numériques créent une ambiance à la fois poétique et immersive. Les images projetées, les lumières de Moïse Hill et la musique d'Olivier Daguerre enveloppent le récit d'une atmosphère tantôt tendre, tantôt oppressante, reflétant la descente progressive de Danielle vers un geste qu'elle a cru salvateur.
La distribution se révèle remarquable d'intensité et de justesse. Charlotte Matzneff incarne Danielle Cravenne avec une force bouleversante, restituant toute la complexité de cette femme qui n'était ni une terroriste ni une fanatique, mais une idéaliste dévorée par l'injustice et consumée par son rêve impossible de réconciliation. L'actrice évite l'écueil de la grandiloquence pour composer un portrait d'une humanité vibrante, fragile et ardente. Bernard Malaka, en Georges Cravenne, livre, comme à son habitude, une prestation d'une remarquable justesse, campant cet homme écartelé entre l'amour qu'il porte à son épouse et la machine implacable du pouvoir. Leur duo forme le cœur battant du spectacle et nous offre ces scènes où se mêlent tendresse, incompréhension et déchirement ultime.
Julien Cigana réalise, quant à lui, une performance stupéfiante en Louis de Funès. Sans tomber dans l'imitation ou la caricature facile, il parvient à restituer la gestuelle, les mimiques et l'énergie du comédien mythique, tout en préservant une dimension théâtrale qui transcende le simple exercice de style. Bruno Paviot, impavide, personnalise pour sa part un ministre de l'Intérieur dont la froideur bureaucratique fait froid dans le dos, incarnation glaçante de cette raison d'État déshumanisé, qui broiera Danielle sans état d'âme. Elisa Habibi et Balthazar Gouzou complètent avec sensibilité cette distribution investie qui porte le récit avec une émotion palpable.
Le spectacle progresse avec une fluidité remarquable, passant d'un temps à l'autre, d'une scène d'intimité conjugale aux coulisses du tournage de Rabbi Jacob, du bureau ministériel à la cabine de l'avion détourné. Jean-Philippe Daguerre construit son récit par touches successives, laissant le spectateur découvrir progressivement l'enchaînement fatal. Le dramaturge dépeint son personnage dans toute sa dimension humaine, avec ses contradictions, son amour intact pour son mari et cette utopie généreuse qui la rend si touchante.
L'impact émotionnel de "La Femme qui n'aimait pas Rabbi Jacob" tient à cette capacité de l'auteur à transformer un fait divers oublié en méditation universelle sur l'engagement, l'amour et la solitude de ceux qui rêvent de changer le monde, parfois au prix de leur vie. On quitte le Théâtre du Petit Montparnasse ému, habité par le souvenir de cette pasionaria moderne, bouleversée par l'injustice d'un destin brisé et troublé par la résonance contemporaine d'une histoire vieille de plus de cinquante ans. Et au final, heureux d'assister à ce théâtre de mémoire venu rendre justice à une femme dont le geste fou fut aussi un cri d'amour pour l'humanité.
Pour raconter cette histoire aux multiples facettes, Jean-Philippe Daguerre, dans sa mise en scène, rompt radicalement avec l'esthétique qui caractérisait ses précédents triomphes. Il a souhaité confier la scénographie à Narcisse, artiste exigeant et reconnu dont le travail visuel et l'agilité numériques créent une ambiance à la fois poétique et immersive. Les images projetées, les lumières de Moïse Hill et la musique d'Olivier Daguerre enveloppent le récit d'une atmosphère tantôt tendre, tantôt oppressante, reflétant la descente progressive de Danielle vers un geste qu'elle a cru salvateur.
La distribution se révèle remarquable d'intensité et de justesse. Charlotte Matzneff incarne Danielle Cravenne avec une force bouleversante, restituant toute la complexité de cette femme qui n'était ni une terroriste ni une fanatique, mais une idéaliste dévorée par l'injustice et consumée par son rêve impossible de réconciliation. L'actrice évite l'écueil de la grandiloquence pour composer un portrait d'une humanité vibrante, fragile et ardente. Bernard Malaka, en Georges Cravenne, livre, comme à son habitude, une prestation d'une remarquable justesse, campant cet homme écartelé entre l'amour qu'il porte à son épouse et la machine implacable du pouvoir. Leur duo forme le cœur battant du spectacle et nous offre ces scènes où se mêlent tendresse, incompréhension et déchirement ultime.
Julien Cigana réalise, quant à lui, une performance stupéfiante en Louis de Funès. Sans tomber dans l'imitation ou la caricature facile, il parvient à restituer la gestuelle, les mimiques et l'énergie du comédien mythique, tout en préservant une dimension théâtrale qui transcende le simple exercice de style. Bruno Paviot, impavide, personnalise pour sa part un ministre de l'Intérieur dont la froideur bureaucratique fait froid dans le dos, incarnation glaçante de cette raison d'État déshumanisé, qui broiera Danielle sans état d'âme. Elisa Habibi et Balthazar Gouzou complètent avec sensibilité cette distribution investie qui porte le récit avec une émotion palpable.
Le spectacle progresse avec une fluidité remarquable, passant d'un temps à l'autre, d'une scène d'intimité conjugale aux coulisses du tournage de Rabbi Jacob, du bureau ministériel à la cabine de l'avion détourné. Jean-Philippe Daguerre construit son récit par touches successives, laissant le spectateur découvrir progressivement l'enchaînement fatal. Le dramaturge dépeint son personnage dans toute sa dimension humaine, avec ses contradictions, son amour intact pour son mari et cette utopie généreuse qui la rend si touchante.
L'impact émotionnel de "La Femme qui n'aimait pas Rabbi Jacob" tient à cette capacité de l'auteur à transformer un fait divers oublié en méditation universelle sur l'engagement, l'amour et la solitude de ceux qui rêvent de changer le monde, parfois au prix de leur vie. On quitte le Théâtre du Petit Montparnasse ému, habité par le souvenir de cette pasionaria moderne, bouleversée par l'injustice d'un destin brisé et troublé par la résonance contemporaine d'une histoire vieille de plus de cinquante ans. Et au final, heureux d'assister à ce théâtre de mémoire venu rendre justice à une femme dont le geste fou fut aussi un cri d'amour pour l'humanité.
Paru le 21/01/2026
(8 notes) LE PETIT MONTPARNASSE Jusqu'au dimanche 19 avril
COMÉDIE. 18 octobre 1973. L’équipe des Aventures de Rabbi Jacob, le film de Gérard Oury avec Louis de Funès dans le rôle principal, attend avec impatience la sortie en salles. Le succès sera planétaire. Ce même jour, une jeune femme détourne l’avion Paris-Nice.
Parmi ses revendications : que toutes les bo...
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