Interview par Antoine Fernandez
Brigitte Jaques-Wajeman
"Vie et destin" En quête du souffle
Qui d'autre pouvait porter sur scène "Vie et Destin" de Vassili Grossman, oeuvre gigantesque et si éclairante sur l'humanité ? Au Théâtre des Abbesses, Brigitte Jaques-Wajeman s'attache avec sa grande acuité à nous faire sentir les horizons sublimes qu'ouvrent ce roman.
Comment s'est faite la rencontre avec l'oeuvre de Vassili Grossman ?
Un ami m'a donné à lire, il y a plus de 20 ans, le livre et j'ai été absolument passionnée. J'avais le sentiment que ce roman touchait quelque chose du XXème siècle et de ses différents totalitarismes. On y voit des gens se parler à eux mêmes et essayer d'arriver à un point de vérité sur leurs engagements, qu'ils soient politiques ou de tous ordres. C'est un roman assez philosophique : Qu'est ce que garder sa dignité même dans un monde atroce ? Qu'est ce que c'est qu'être un homme ?
Je me souviens, l'émotion venait, et continue de venir, du fait de cette tendresse extraordinaire pour l'humanité de la part de Grossman. Tout en étant incroyablement lucide sur la violence possible, il croit en l'humanité, il a un amour pour l'humanité qui me parait tellement important aujourd'hui.
Ces 20 ans passés ont-ils rendu le moment de le mettre en scène plus pertinent ?
C'est ce qu'on s'est tous dit. La question de la démocratie, on imaginait qu'elle était résolue, que c'était le meilleur régime même s'il a ses immenses fragilités. Et bien on s'aperçoit que non, qu'il y a un désir de servitude chez beaucoup.
Grossman met en scène des gens qui se sont soumis à des choses qu'ils détestaient en pensant qu'il fallait le faire puisque c'était pour le parti ou la cause et ils sont déchirés par cela. Cette histoire d'une famille éclatée dans toute la Russie est faite de petits chapitres, des paraboles autour de la question de la liberté et de l'oppression. Comment on se fait avoir par la paresse intellectuelle, par le « à quoi bon se révolter » ?
Comment transmettre sur scène ce souffle de la pensée que Vassili Grossman s'efforce de recréer ?
C'est une gageure que d'essayer de tirer de ce roman un moment de théâtre. Je me suis lancée dans cette affaire avec l'idée qu'il n'y aurait pas de décors, quasiment pas de costumes, qu'il n'y aurait que des acteurs, comme un atelier de réflexion autour de ce livre monde chargé de l'horreur et de la splendeur du siècle.
À ce moment là en Union Soviétique, et on le revit maintenant en Russie semble-t-il, la parole est bridée. Alors, dès qu'une parole vraie apparait, il y a une sorte de soulagement, quelque chose qui éclaire. Le théâtre est un lieu, pour moi, de la parole. Un homme s'avance et dit quelque chose sur l'humanité... C'est ainsi depuis les grecs.
Et de temps à autre, je me dis : « Pourquoi tu fais ça ? C'est pas possible... » Mais c'est passionnant parce que ce n'est pas rassurant du tout, ce n'est jamais acquis.
Un ami m'a donné à lire, il y a plus de 20 ans, le livre et j'ai été absolument passionnée. J'avais le sentiment que ce roman touchait quelque chose du XXème siècle et de ses différents totalitarismes. On y voit des gens se parler à eux mêmes et essayer d'arriver à un point de vérité sur leurs engagements, qu'ils soient politiques ou de tous ordres. C'est un roman assez philosophique : Qu'est ce que garder sa dignité même dans un monde atroce ? Qu'est ce que c'est qu'être un homme ?
Je me souviens, l'émotion venait, et continue de venir, du fait de cette tendresse extraordinaire pour l'humanité de la part de Grossman. Tout en étant incroyablement lucide sur la violence possible, il croit en l'humanité, il a un amour pour l'humanité qui me parait tellement important aujourd'hui.
Ces 20 ans passés ont-ils rendu le moment de le mettre en scène plus pertinent ?
C'est ce qu'on s'est tous dit. La question de la démocratie, on imaginait qu'elle était résolue, que c'était le meilleur régime même s'il a ses immenses fragilités. Et bien on s'aperçoit que non, qu'il y a un désir de servitude chez beaucoup.
Grossman met en scène des gens qui se sont soumis à des choses qu'ils détestaient en pensant qu'il fallait le faire puisque c'était pour le parti ou la cause et ils sont déchirés par cela. Cette histoire d'une famille éclatée dans toute la Russie est faite de petits chapitres, des paraboles autour de la question de la liberté et de l'oppression. Comment on se fait avoir par la paresse intellectuelle, par le « à quoi bon se révolter » ?
Comment transmettre sur scène ce souffle de la pensée que Vassili Grossman s'efforce de recréer ?
C'est une gageure que d'essayer de tirer de ce roman un moment de théâtre. Je me suis lancée dans cette affaire avec l'idée qu'il n'y aurait pas de décors, quasiment pas de costumes, qu'il n'y aurait que des acteurs, comme un atelier de réflexion autour de ce livre monde chargé de l'horreur et de la splendeur du siècle.
À ce moment là en Union Soviétique, et on le revit maintenant en Russie semble-t-il, la parole est bridée. Alors, dès qu'une parole vraie apparait, il y a une sorte de soulagement, quelque chose qui éclaire. Le théâtre est un lieu, pour moi, de la parole. Un homme s'avance et dit quelque chose sur l'humanité... C'est ainsi depuis les grecs.
Et de temps à autre, je me dis : « Pourquoi tu fais ça ? C'est pas possible... » Mais c'est passionnant parce que ce n'est pas rassurant du tout, ce n'est jamais acquis.
Paru le 30/01/2026
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VIE ET DESTIN - LIBERTÉ ET SOUMISSION Théâtre de la Ville - Abesses Du jeudi 8 janvier au mardi 27 janvier 2026
THÉÂTRE CONTEMPORAIN. Brigitte Jaques-Wajeman a découvert le roman de Vassili Grossman il y a plus de vingt ans. Pendant toutes ces années, elle a eu le désir de le porter au théâtre. Ce roman, terminé en 1959, interdit de publication, met en scène le désastre du régime soviétique que son auteur ose mettre en regard du...
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