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L’équipe d’Un petit jeu sans conséquence.
P. Maine
Dossier par Jeanne Hoffstetter
J’habite au 21

"L'union fait la force." Une devise que trois comédiens ont eu l'excellente idée de mettre en application pour le bonheur du public et pour leur propre plaisir. L'initiative est déjà couronnée de succès.
Théâtre, cinéma ou télévision, chacun de nous les croisent ici ou là. Aussi différents soient-ils en apparence, l'idée qu'ils se font du théâtre est la même. Mais, asseoir ses exigences lorsque l'on n'a rien d'une star et que l'on monte seul au créneau, relève de l'utopie.
À trois par contre... Marc Fayet, Gérard Loussine et José Paul, se connaissent de longue date, s'apprécient et se respectent. Suivant des hauts et quelques
bas, leurs carrières aussi enviables soient-elles les laissent parfois sur leur faim. L'idéal serait, bien sûr, de parvenir à maîtriser plus totalement les choses afin de mener à bien ses propres désirs. Aussi, lorsque l'un d'eux propose aux deux autres d'investir dans une structure de production, l'idée met peu de temps à se concrétiser. "Nous avons décidé de baptiser cette structure, créée en 2001 "J'habite au 21", en référence au film "L'assassin habite au 21" dans lequel ils sont trois à opérer ! Ce clin d'œil nous paraissait amusant, mais la comparaison s'arrête là, évidemment !", plaisante Gérard Loussine.

Premier coup d'envoi, "Un petit jeu sans conséquence" rafle 5 Molière

"Nous l'avons créée d'évidence, au moment où nous devions le faire, et nous sommes tellement complémentaires que chacun a vraiment son rôle à jouer en fonction de ses qualités et de ses capacités. Le fait d'avoir monté cette structure nous permet, en outre, d'être entourés de personnes entre lesquelles règne une confiance absolue. Pas question de faire des "coups" comme on dit, mais seulement des choses qui nous tiennent à cœur. Notre démarche est authentique et logique", explique Marc Fayet. "J'habite au 21 nous permet d'entretenir un rapport différent avec les décideurs, nous ne sommes plus uniquement des comédiens en quête de travail, et nous pouvons, en toute liberté monter les spectacles qui nous plaisent, choisir notre décorateur, nos comédiens, les gens avec lesquels nous avons envie de travailler, avec lesquels le courant passe. Le fait d'investir notre argent change évidemment le rapport de force et le regard que l'on pose sur nous", ajoute José Paul. L'initiative est intelligente et probablement unique à l'heure actuelle. Si l'esprit d'équipe règne, il ne s'agit pas d'une troupe qui évolue en vase clos, mais d'un triumvirat ouvert sur l'extérieur et dont l'un des membres, au moins, s'implique artistiquement, qu'il s'agisse d'écriture, de mise en scène ou d'interprétation, dans chaque spectacle monté. Premier coup d'envoi : Un petit jeu sans conséquence... Pas pour tout le monde, 9 fois nommée aux Molière 2003, la pièce en rafle 5 ! L'amour est enfant de salaud est un des grands succès de l'année 2004. Jacques a dit prend le relais ce mois-ci, au Petit Théâtre de Paris. Qualité et plaisir nous y attendent. Suivant leur logique, Gérard, Marc et José attendent quant à eux l'opportunité d'acquérir leur propre théâtre.


Marc Fayet

Auteur et acteur, il jongle et, comme ses deux comparses, privilégie le désir et le plaisir d'offrir au public des spectacles de qualité dont il peut être fier.

"Je prends le fait d'être comédien comme quelque chose de vital, et je ne puis imaginer ma vie autrement, tout en étant parallèlement auteur. J'ai besoin de ça pour respirer et me sentir bien." Marc Fayet jouit d'une formation classique, Conservatoire de Marseille, puis l'école de la rue Blanche à Paris, en vingt ans de carrière, la plume d'une main, l'œil tous azimuts, l'oreille aux aguets, il a "petit à petit tracé son sillon" entre les planches, le petit et le grand écran. Comme ses deux compagnons, ce comédien a des allures de jeune homme. Un brin de réserve, de l'affabilité, des propos clairs... Et le Molière de la meilleure révélation théâtrale masculine 2003 pour Un petit jeu sans conséquence. Il peut alors paraître paradoxal de l'entendre dire : "Vous savez, je suis déjà suffisamment vieux pour ne pas penser au vedettariat. Je fais des choses qui me font plaisir et si ça marche, c'est encore mieux !" Sketches pour le café-théâtre, la télévision, spectacles pour les entreprises, Jacques a dit est sa première pièce de théâtre en tant qu'auteur.

"La base, la vérité du métier d'acteur, c'est le théâtre"

Si l'écriture est aussi un domaine qu'il adore et dans lequel il s'illustre depuis plus de dix ans, il reste modeste : "Jacques a dit est la première pièce que je mène à son terme. Ces différentes expériences sont autant d'exercices d'écriture qui ne donnent pas forcément la recette pour écrire une bonne pièce. Il faut aussi être bien structuré. Nous allons voir si je le suis, mais j'ai déjà commencé à en écrire une autre !" Outre le grand plaisir qu'il en retire, Marc Fayet reconnaît que l'écriture lui a aussi appris à entrer dans les personnages, à explorer toutes sortes de typologies de comportements, ce qui a pour résultat d'enrichir son métier de comédien. La simplicité, la modestie sont d'évidence deux qualités nées d'une véritable exigence, partagée tant par l'équipe de "J'habite au 21" que par ses compagnons de route. "L'exigence, oui, c'est en quelque sorte notre confort, la satisfaction que nous avons de proposer des spectacles que nous avons montés de toutes pièces, de la recherche à la réflexion, de la production à l'exécution. J'aime cette énergie, ce sentiment que j'éprouve en sachant ce que peut ressentir un spectateur qui part en voyage grâce à une bonne pièce, et à sortir du théâtre, heureux. La satisfaction est là et il n'y a rien de meilleur !" La télé, le cinéma, sont des choses intéressantes, bien sûr, mais pour lui la base, la vérité fondamentale du métier d'acteur, c'est le théâtre. "L'immense émotion qu'éprouve l'acteur à jouer en direct chaque soir, à ressentir le moindre frémissement de la salle, c'est absolument irremplaçable !" À peine achevées les représentations d'Un petit jeu sans conséquence, Marc Fayet retrouve dès ce mois-ci les délices de l'émotion sur scène, et dans sa propre pièce. Un rendez-vous que l'on ne saurait manquer.


José Paul

Fou de théâtre, ce comédien formé chez Jean-Laurent Cochet partage son talent entre les planches, la télévision et le cinéma, quand il ne met pas en scène lui-même les pièces.

Le choc émotionnel remonte à l'âge de six ans lorsque sa grand-mère l'emmène à la Comédie-Française voir Ruy Blas monté par Raymond Rouleau. Les souvenirs, on le sent, sont là à fleur de cœur et de peau... "J'avais une idée floue de ce qu'était un comédien et lorsque ma grand-mère m'a expliqué que ce qu'ils faisaient sous mes yeux était un métier, comme mon père avait le sien, j'ai décidé que ce serait ça mon travail. La décision était prise, elle n'a jamais bougé et, pendant dix ans je suis allé à la Comédie-Française ! J'ai découvert tous ces grands acteurs, tous ces textes du répertoire dont je connaissais certains par cœur. Lorsque je travaillais mal à l'école, la punition était : pas de classiques Larousse ou pas de théâtre, ce qui fascinait toujours mes camarades !"
Plus tard, son échec au concours du Conservatoire est un drame. "C'est un peu comme ça que, pensant qu'on ne viendrait pas me chercher, je suis devenu metteur en scène à 18 ans. Je me distribuais des rôles. Le café-théâtre était la façon la plus rapide à l'époque d'occuper le terrain !" Le jeune homme l'occupe si bien, le terrain, qu'enchaînant les succès il y reste dix ans, mais... Le théâtre ? Ses rêves le rattrapent. "Je suis alors passé par une sorte de no man's land, mais ma décision était prise, je ne regarde jamais en arrière. Puis le hasard a fait que l'on m'a fait confiance et les choses ont pris une autre tournure. Grâce à eux, j'ai eu le bonheur de jouer avec de très grands comédiens."

Entrer à la Comédie-Française, jouer de beaux textes et rester anonyme

Le théâtre donc, la télévision, dont trois ans chez les Cordier aux côtés de Pierre Mondy. Toute expérience est bonne à prendre et l'homme est un bosseur. "Les fruits mettent du temps à mûrir, non ? J'ai appris très tôt que c'est à force de travail, d'humilité et de respect des autres que l'on y arrive. Je ne suis pas égotiste, je suis plutôt mal à l'aise quand on me reconnaît dans la rue. C'est pour cela que je voulais entrer à la Comédie-Française : jouer de beaux textes et rester anonyme." La mise en scène est son royaume. Précis, ouvert aux autres, sachant manifestement regarder plus loin que le bout de son nez, il ne conçoit pas de monter un spectacle sans prendre le temps nécessaire pour mener à bien les choses. "Je n'aime pas les conflits. Il est important de se dire que chacun a sa personnalité et que l'on doit en tenir compte. J'aime connaître humainement les gens avec qui je travaille, et je sais que ne je puis avoir le même discours avec tous les comédiens." Allant de surprise en surprise, on apprend qu'il y a entre lui et le théâtre de Nathalie Sarraute "une vraie connexion", que certains textes de Duras le bouleversent "On est souvent très étonné de mes goûts !" Cela l'amuse. "J'aime le temps...", dit-il. Il vient de le prouver largement quand tant de choses l'attendent : en collaboration avec Agnès Boury, il met en scène Jacques a dit, et répète Si j'étais diplomate qu'il interprètera au Tristan-Bernard.


Gérard Loussine

Heureux, en 1972, il monte sur les planches et les choses s'enchaînent : les Branquignols, la Nouvelle Compagnie de Gérard Caillaud, les pubs, les télés, le cinéma...
Et puis la vie !

"Je viens d'acheter mon garage, tout va bien !" Le ton est donné, Gérard Loussine ne se prend pas au sérieux. Entre son métier de comédien multifacette et sa famille, il se sent bien et ne montre aucun acharnement à vouloir occuper le devant de la scène. Les prises de tête ne lui ressemblent pas, les choses se font, et chaque chose en son temps. En septembre, il joue dans Jacques a dit au Petit Théâtre de Paris. "Soyons sincères, un de mes but dans la vie c'est de pouvoir ne pas compter au quotidien, et c'est formidable d'y parvenir en faisant ce métier." La chance joue-t-elle un rôle dans la vie de ce comédien qui privilégie l'aspect positif des choses ? "Je pense surtout que l'on est assez responsable de ce qui nous arrive, que ce soit positif ou négatif." Les rencontres ? "Il faut savoir les provoquer", dit-il. Les siennes furent enrichissantes : Robert Dhéry et sa troupe, Gérard Caillaud, Tsilla Chelton, Jean Le Poulain, d'autres encore... Il tourne pour Alain Corneau, Jacques Bral, Nina Companeez, Pierre Tchernia ou Gilles Grangier, pour ne citer qu'eux, compose des musiques de film, a fait des disques... On l'imagine aisément seul en scène maîtrisant l'espace, amusant le public.

"Mon métier de comédien ? Je l'aborde simplement, je l'ai appris sur le tas, en travaillant"

"C'est vrai, on m'a souvent proposé de faire un one-man-show, mais travailler seul, ce n'est pas mon truc. Mon plaisir, c'est de travailler en équipe et J'habite au 21, c'est encore une équipe, un vrai bonheur dans lequel nous nous investissons pleinement tous les trois. Ce qui ne nous prive pas de la liberté de faire autre chose en dehors." Le comédien possède l'art de faire rêver, d'émouvoir, d'amuser, que se passe-t-il donc pour que la magie opère ? De quelle manière Gérard Loussine appréhende-t-il ce rôle de comédien ? "Simplement. Moi, j'ai appris sur le tas, en travaillant." Quant aux succès actuels rencontrés par la jeune structure de production, pas d'autosatisfaction, car il ne faut pas oublier qu'en dehors de l'aspect artistique "le théâtre c'est aussi du commerce". La vigilance, le réalisme, et la modestie sont donc toujours de mise. Quels que soient le désir, le travail, et le talent, porter sur scène des pièces inédites comporte toujours une part de risque. Alors rien de tel pour Gérard Loussine que de prendre, là aussi, la vie simplement en trouvant le temps de lire tranquillement son journal, de ne rien faire, ou d'enfiler ses gants de boxe pour se mettre au piano. Pour oublier ses soucis ou composer, pas besoin d'être un maestro !

Paru le 15/09/2004