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© Blanche
Gérard Savoisien
Homme de théâtre comblé
Acteur, directeur de théâtre, Gérard Savoisien est l'auteur d'une dizaine de pièces, dont les deux dernières ont fait le bonheur de deux précédents festivals d'Avignon, "Mademoiselle Molière" et "Marie des poules", que le Petit Montparnasse vient de mettre à l'affiche. L'occasion pour nous de découvrir un homme de théâtre comblé.
Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à écrire "Marie des poules"?
À la suite de "Mademoiselle Molière" en 2018, Béatrice Agenin m'a contacté en me disant, qu'originaire du Berry, elle aimerait que je lui écrive quelque chose sur George Sand. J'avais déjà fait une pièce il y a une dizaine d'années, "Prosper et George", autour de la rencontre, courte mais intense, entre Mérimée et Sand. Désireux de travailler avec Béatrice, j'entame des recherche et tombe sur Marie Caillaud, petite paysanne éduquée à Nohant. Je creuse et je trouve son histoire racontée en détails avec notamment sa romance avec Maurice Sand, garçon un peu raté, étouffé par sa mère et là, je comprends que je tiens mon sujet. "Marie des poules" voit le jour.

Comment se sont passées les choses ensuite ?
Après des lectures, nous en venons à la distribution. Béatrice me dit qu'Arnaud Denis a fait un excellent travail avec "Mademoiselle Molière". On le contacte, il accepte de mettre en scène en précisant qu'il aimerait jouer le personnage de Maurice Sand, pourtant peu sympathique. Pourquoi pas? Les lectures avec Arnaud se passent très bien, je suis subjugué. Restait à vaincre la petite inquiétude de Béatrice, "Tu te rends compte, me dit-elle, je rentre en scène en affirmant: j'ai onze ans"! À quoi je réponds: "Peu importe, on te croira !". Les premiers producteurs (Jean-Claude Houdinière et Marie Nicquevert ), en découvrant la pièce, se montrent ravis, alignent les éloges. J'attends le fameux "mais", vous savez, l'objection qui finit toujours par surgir et là, elle ne vient pas. Ils nous suivent, nous pouvons nous lancer!

Avignon 2019, création, succès immédiat. "Marie des poules" était sur toutes les lèvres!
Je n'avais vu qu'un filage, le dernier, quand arrive le soir de la première. J'ai été époustouflé par le jeu des deux comédiens et la poésie de la mise en scène d'Arnaud Denis. J'ai voulu revenir une semaine après, c'était déjà complet! Quand un spectacle démarre sur les chapeaux de roues, forcément, l'on est toujours un peu surpris.

Avez-vous hésité sur le titre?
Non! C'est la direction qui rajoutera "gouvernante chez George Sand", devenu une sorte de sous-titre. Je pense qu'ils ont eu raison, l'affiche comme le titre ne sont pas ma spécialité! "Prosper et George", au départ, les gens ont cru qu'il s'agissait d'une histoire d'hommes!

Pour en venir à vos œuvres, ce sont essentiellement les sujets littéraires qui vous intéressent?
Ce qui me passionne, en vérité, c'est ce qui se cache derrière, le non dit. Mérimée et Sand, leur liaison a été affichée, Molière, tout le monde sait qu'il épouse la fille de celle qui fut sa maîtresse pendant vingt ans. Un truc dingue, très moderne quand on y pense: combien, arrivée la quarantaine, partent avec une autre ou font leur coming-out? Mais pour répondre à votre question, l'histoire de cette fille et de ses descendants a été occultée par une partie de la famille Sand. J'avais envie de la mettre en plein jour. C'est cela qui me donne envie d'écrire. Ou bien partir d'un fait réel pour développer un récit: ma prochaine pièce se déroule également au XIXème siècle, aborde la folie de Maupassant et elle m'a été demandée par Jean-Pierre Bouvier. Aimant les acteurs, j'ai un grand plaisir à écrire pour eux.

À quel moment êtes-vous devenu écrivain?
La question est un peu difficile. Je crois qu'au fond de moi, je l'ai toujours été. À dix-sept ans, j'obtenais à Marseille, ma ville d'origine, un prix pour une pièce. Après quoi, voulant approfondir le sujet du théâtre, quel meilleur moyen que de venir à Paris suivre des cours pour apprendre le métier d'acteur? J'avais un bon physique, j'ai obtenu des rôles de jeune premier assez rapidement. Plus tard, la direction du théâtre d'Anthony m'a entrainé à reprendre la plume, à écrire des adaptations, Shakespeare notamment. Jusqu'au moment où avec "Prosper et George", je participe à un concours. Résultat: il y a eu plus de 200 représentations. Cela a ouvert une porte, m'a permis de vaincre une certaine pudeur et m'a décidé à foncer!

Vos textes sont fluides. On a l'impression que vous écrivez vite!
J'écris vite en effet, en deux semaines environ. Ce qui demande du temps, c'est le travail de recherche et toute l'assimilation des données récoltées. Après, j'ai la chance d'avoir une femme qui n'est pas dans l'admiration béate, elle lit, elle a un grand sens de la dramaturgie et voit tout de suite ce qui va marcher ou pas. Elle me dit quand il faut couper ou relève ce qui est trop complaisant. Au début, vous savez comment sont les auteurs, on se cabre un peu et puis maintenant j'accepte parce que je sais qu'elle a pratiquement toujours raison!

Qu'est ce qui fait que vous aimez créer en Avignon?
Ce n'était pas évident car j'y ai vécu un échec terrible en 2000. L'histoire charmante d'une rencontre sur Internet jouée à La Luna. Un bide! Forcément triste, je me suis un peu braqué contre le festival. "Prosper et George" m'a fait changer d'avis. Avignon rassemble un vrai public de théâtre, de connaisseurs. J'y vais depuis toujours, j'y allais comme acheteur de spectacles. J'ai vu l'évolution, la progression de la qualité des acteurs, plus compétents que nous ne l'étions à leur âge, venant compenser une certaine faiblesse des textes que l'on observe parfois. S'y retrouvent les producteurs, les directeurs de salle parisiennes. Une ambiance unique qui aide à supporter la chaleur épouvantable! (rires).

Votre passion pour l'écriture est évidente. Les planches ne vous manquent pas?
Oui et non! La dernière fois que j'ai joué, c'était il y a cinq ou six ans, "L'Avare", un rôle superbe. Il y a une énergie que je n'ai plus. Vous avez toujours le métier mais vous manquent le punch, la niaque. L'acteur est un athlète affectif comme disait Antonin Artaud. Quand vous jouez des rôles "locomotives", il faut que derrière, ça suive, ce n'est pas donné à tout le monde. Et puis, cela m'amuse terriblement d'écrire pour les autres. Par contre, j'aimerais refaire un peu de mise en scène, avec d'autres pièces que les miennes.

Arnaud Denis vous avait-il parlé de ses idées de mise en scène?
Pas du tout! À une ou deux reprises, il m'a dit que c'était un beau texte, c'est tout! Mais vous savez, une fois que je donne le texte, je fais confiance et je laisse libre, y compris de faire certaines coupes, si nécessaire. Ceci dit, je ne me doutais pas qu'il avait un tel talent et une telle poésie en lui. Je ne savais pas non plus que Béatrice Agenin était aussi formidable, capable d'endosser deux rôles en même temps. Ils ont apporté énormément à la pièce et je ne pouvais pas rêver mieux.

Béatrice Agenin est une magicienne!
Oui, elle réalise des prouesses que certains pensaient impossibles. Elle y parvient, elle fait oublier par exemple, la différence d'âge avec le personnage principal (au cinéma, un art réaliste, il aurait fallu deux actrices), grâce à quoi, ce que nous avons sous les yeux devient vraiment un objet théâtral. On va retrouver ces caractéristiques dans ma prochaine pièce sur Maupassant avec Jean-Pierre Bouvier et Julie Debazac.


Pour finir, une question plus générale: pensez-vous que l'on puisse donner des cours d'écriture?
Alors ça dépend! Certaines le font très bien, je pense à Éric-Emmanuel Schmitt qui vient, soit dit en passant, de publier dans L'Avant-Scène un article assez élogieux sur "Marie des poules" et je l'en remercie. Pour ce qui me concerne, je ne crois pas. Je peux en parler comme nous le faisons, si l'on me fait lire une pièce, je peux dire si elle va fonctionner ou pas, je pense avoir assimilé beaucoup de choses. Je crois que ce qui est important, c'est de travailler le squelette et la structure de sa pièce, savoir précisément où l'on va en commençant à écrire. Le problème c'est que les auteurs sont parfois timides, ils n'osent pas toujours. Il faut dire qu'il y a des sujets que l'on ne peut pas aborder. L'époque est assez compliquée avec des sujets tabous! Heureusement, le théâtre nous permet de nous évader!
Interview par Philippe Escalier
Paru le 06/02/2020

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