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© Karine Letellier


"Tempête en juin" suivi de "Suite française"
L’auteur Irène Némirovsky en vedette au Théâtre La Bruyère
Virginie Lemoine et Stéphane Laporte signent l'adaptation théâtrale des deux œuvres posthumes de la romancière française des années 1930. À 19h, Franck Desmedt nous entraînera, avec "Tempête en juin", dans l'épopée tragique de l'exode de 1940. À 21h, Béatrice Agenin, Florence Pernel et Samuel Glaumé illustreront, avec "Suite française", les pièges mortels dans lesquels se retrouvèrent pris Français et Occupants.

Virginie Lemoine, co-adaptation et mise en scène

Pour quelles raisons avez-vous choisi de faire un diptyque théâtral de ces deux romans d'Irène Némirovsky ?
En 2013, j'avais monté "Le Bal", du même auteur, et pensais déjà adapter "Suite française" qui est pour moi son œuvre majeure. Je suis très sensible à sa prose qui se transforme très facilement en langue théâtrale. Compte tenu de ses origines, nous retrouvons chez elle cette délicieuse âme russe : le drame n'est jamais loin de la comédie. Son écriture est riche et vivante. Son regard vif, sans concessions. J'ai choisi de monter "Tempête en juin" en même temps car ces deux œuvres, totalement indépendantes l'une de l'autre sur le plan du récit, devaient donner naissance à une troisième dans laquelle leurs personnages se rencontreraient. Mais Némirovsky n'a jamais pu l'écrire puisqu'elle fut déportée à Auschwitz où elle mourut en 1942.

Quelles thématiques développées par l'auteur mettez-vous particulièrement en relief ?
Ce qui est commun aux deux œuvres, c'est la guerre et la manière dont les âmes se révèlent dans une période de tensions exacerbées. Beaucoup d'entre nous se demandent comment nous réagirions dans telle ou telle situation mais bien présomptueux ceux qui peuvent augurer de la manière dont ils se comporteraient au pied du mur ! "Tempête en juin" met en scène l'exode : on suit une quarantaine de personnages, tous incarnés par Franck Desmedt qui est seul en scène. "Suite française" se déroule dans la maison de Madame Angellier qui vit avec sa belle-fille qu'elle déteste. Pour aggraver son cas, cette dernière va tomber amoureuse d'un officier allemand que Madame Angellier est obligée d'héberger alors que son fils est prisonnier ! Ces deux femmes vont devoir se positionner par rapport à l'Occupant. On sent que Némirovsky a composé cette œuvre sur le vif, que ses personnages de papier ont été inspirés par des êtres de chair et de sang. L'officier allemand, joué par Samuel Glaumé, porte en lui l'absurdité de la guerre. Dans le civil, il était pianiste et compositeur mais il doit désormais faire taire sa conscience pour se conformer aux diktats de l'armée. L'homme est courtois, exquis mais l'officier impitoyable. Tous ces personnages engendrent des situations paradoxales et vont être amenés à prendre des décisions, souvent inattendues. Le plus surprenant est que nous en rirons !

Dans quel cadre avez-vous choisi de faire évoluer vos comédiens ?
Franck Desmedt n'aura sur scène qu'une valise sur laquelle il pourra s'asseoir. Le récit sera ponctué d'illustrations projetées sur un écran derrière lui : une route, une cathédrale, un mur de pierre avec un crucifix... Les lumières et le son tenteront de restituer un climat de guerre. Pour "Suite française", j'ai accordé une large place à la maison de Madame Angellier qui symbolise l'enfermement et lui ai donné des teintes olivâtres. Comme sa propriétaire, qui est loin d'être monolithique, le lieu recèle de surprises !

Franck Desmedt, seul dans la tempête de l'exode

Directeur du théâtre de la Huchette depuis 2016, Franck Desmedt a reçu en 2018 le Molière du comédien dans un second rôle pour "Adieu Monsieur Haffmann" et fut récemment à l'affiche de "Voyage au bout de la nuit" et de "Dernier Coup de ciseaux". « J'ai été bouleversé par ce texte poignant écrit par un auteur à succès, connue pour ses courts romans au réalisme satirique. Touché aussi par ces incroyables petites histoires dans la grande Histoire : les belles personnes se révèlent parfois douteuses lorsqu'un conflit éclate et ceux que l'on pensait misérables, lâches ou simplement indifférents se montrent parfois héroïques. Parfois seulement car "Tempête en juin" n'est pas manichéen et rappellent que ce sont toujours les circonstances qui font les hommes. Némirovsky y observe et dissèque l'âme humaine sans le moindre compromis. C'est un voyage dans le temps. Nous sommes en 1940. Paris a été bombardé et, en quelques heures, les habitants désertent la capitale. Ils fuient, s'entassent dans des véhicules bondés, traînent leurs valises. Peu importe qui ils sont, de quelle classe sociale ils viennent, tout le monde fuit car la guerre et la mort n'épargnent personne. Dans l'affolement, tout est plus intense et souvent les situations prêtent à rire car le pathétique n'est jamais loin. Mon défi est d'incarner trente-huit personnages différents sans jamais perdre le spectateur et des les rendre profondément humains et familiers. »

Florence Pernel confrontée au dilemme du vice et de la vertu

Souvent citée pour ses prestations dans les fameuses séries télévisées que sont "Le Juge est une femme", "Les Thibault" ou encore "Le Bazar de la charité", Florence Pernel apparaît aussi régulièrement au cinéma ("La Conquête" de Xavier Durringer, "Ce qui nous lie" de Cédric Klapisch). Au théâtre, elle a fait ses premiers pas avec Philippe Adrien dans "Un tramway nommé Désir". Ladislas Chollat et Stéphane Hillel l'ont respectivement dirigée dans "Le Père" de Florian Zeller et "Maris et femmes" de Woody Allen. « "Suite française" aborde les thèmes de l'amour impossible et celui du courage insensé qui nous vient, ou pas, dans les situations les plus dangereuses. La pièce commence en juin 1940. Les premières troupes allemandes envahissent la zone occupée et s'installent dans les villes, les villages, les foyers. Lucille est une femme au bord de l'abîme : elle n'a pas fait un mariage d'amour et son mari étant prisonnier en Allemagne, elle est obligée de cohabiter avec sa belle-mère qui lui en veut d'exister. Sa vie est réduite, étriquée, sèche. Elle dit d'elle-même : "j'ai des gestes de vieille dans une vie de vieille". Elle tait tout ce qui en elle ne demande qu'à éclater : sa sensualité, son amour de la musique et de la littérature. L'officier allemand Bruno Von Falk arrive comme une révélation dans sa vie. Tout - et notamment le désir qu'il suscite en elle - va la pousser vers lui, malgré le caractère inextricable de la situation. »

Béatrice Agenin est la redoutable Madame Angellier

En 2016, elle avait incarné au Théâtre La Bruyère une autre dame de fer avec brio : Louise de Savoie, mère de François Ier, dans "La Louve" de Daniel Colas, l'une des plus belles créations théâtrales de ces dernières années. C'est avec grand plaisir que nous retrouvons cette ancienne sociétaire de la Comédie-Française, partenaire de Jean-Paul Belmondo dans les adaptations de "Cyrano de Bergerac" et "Kean" par Robert Hossein. « En même temps que je découvrais l'adaptation du "Bal" par Virginie au Rive Gauche, un proche m'a offert les œuvres complètes de Némirovsky. J'ai vraiment été happée, hypnotisée par son écriture puissante, pleine d'humour, variée, pertinente. Ce qui frappe le plus est sa férocité contre les êtres qu'elle décrit. Tout le monde y passe, y compris les juifs, ce qui lui valut d'être taxée d'antisémitisme bien qu'elle fût juive ! Le caractère prémonitoire de ce texte est aussi troublant : Némirovsky avait remis son manuscrit à sa fille aînée car elle pressentait qu'elle allait être raflée. Cette dernière n'a d'ailleurs réussi à le lire et le remettre à un éditeur que soixante ans après sa disparition... Madame Angellier, appartient à cette petite bourgeoisie de province que je connais bien. À travers elle, j'ai retrouvé ces femmes en deuil, revêches, rigides, prisonnières de codes, d'obligations à ne jamais faillir, que j'ai côtoyées pendant mon enfance dans le Berry. On eût dit qu'elles surgissaientt du XIXe siècle tant leur attitude semblait figée dans le temps. Madame Angellier a perdu son mari et son fils est emprisonné en Allemagne. Elle doit cohabiter avec un occupant et sa belle-fille qu'elle hait. En fait, l'amour qu'elle voue à son fils s'apparente à un besoin de possession maladive. Elle le voit toujours petit, manipulable. Sa bru représente donc le mal et l'Allemand l'ennemi mortel ! Je pense qu'elle les tuerait volontiers mais qu'elle refoule ses envies de meurtre dans l'espoir de revoir son fils ! Elle fut pourtant joyeuse avant que la vie ne soit monstrueuse avec elle. Elle me rappelle une femme que l'on appelait la Marquise dont la rigidité obligeait au respect. Elle portait toute la douleur du monde parce que son mari, mort en 14, lui avait laissé un enfant sans pieds. Mon travail consiste à faire revivre ces femmes marquées par les guerres et dévorées par l'ennui, dans ces salons où elles n'avaient rien à faire, sinon tricoter ou faire des trousseaux. »
Dossier par Alain Bugnard
Paru le 18/09/2019

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SUITE FRANÇAISE   (38 notes)
THEÂTRE LA BRUYERE
Jusqu'au samedi 4 janvier 2020

COMÉDIE DRAMATIQUE. 1941, l’Allemagne envahit la France. Dans un village de Bourgogne, Madame Angellier dont le fils est prisonnier de guerre en Allemagne, est obligée d’accueillir dans sa maison un officier de la Wehrmacht. Le soldat tombe amoureux de Lucile, la belle-fille de Madame Angellier. Et Lucile, elle, rest...


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