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© Bruno Perroud


L’Importance d’être sérieux
"Par sa légèreté et son architecture rigoureuse, par la manière d'y faire chanter les mots", certains évoquèrent à son propos le "Cosi fan tutte" de Mozart...
Présentée pour la première fois à Londres en 1895, à l'aube de son inculpation pour outrage aux bonnes mœurs, l'ultime pièce d'Oscar Wilde, homme de grande culture, plus ambigu, plus sombre et tourmenté que ne le laisse supposer sa légèreté apparente, égratigne allègrement les institutions d'une société victorienne engoncée dans ses principes et sa morale.

Famille, mariage, religion et sacrements, rôle du père et appât du gain, double vie et... l'importance si grande d'être sérieux. Tout y passe. Mais si Wilde n'épargne rien, ni personne, il n'est chez lui aucune aigreur... L'élégance, l'esprit, les sous-entendus et le jeu mènent ici la danse. Traduite et très astucieusement adaptée par Jean-Marie Besset, la pièce ne perd rien de sa saveur. L'esprit, l'intelligence, les particularités demeurent. La mise en scène de Gilbert Désveaux et l'excellence des comédiens ajoutent à notre plaisir.


Jean-Marie Besset

Lui reprocher, ainsi qu'à son metteur en scène, quelques entorses à l'original ne serait pas sérieux, d'autant que, suivant l'esprit de l'auteur, elles sont aussi un clin d'œil à notre propre société et permettent au merveilleux Claude Aufaure d'exprimer tout son talent dans le double rôle du Révérend Chasuble et de la redoutable Lady Bracknell. « L'idée vient du metteur en scène et, pour y parvenir, j'ai fait en sorte que, dans mon adaptation, le Révérend ne revienne pas à l'acte III. C'est une originalité, c'est vrai. » Curieusement, l'œuvre d'Oscar Wilde n'occupe pas chez nous la place qu'elle mérite, nous semblons n'en retenir que le vernis, les aphorismes et le scandale, au détriment de la profondeur, du panache et du modernisme. Dans L'Importance d'être sérieux, si les situations peuvent paraître totalement insensées, toutes ont un sens pour l'auteur, qui joue sur les mots, comme sur les objets, dont la présence dans une scène n'est jamais fortuite.

« On a en effet tendance à ne voir chez lui que le côté léger, mais, si l'on regarde de près, il n'est pas dans le paradoxe comme pouvait l'être Guitry, il est plutôt, comme La Rochefoucauld, dans la maxime, simplement, il l'exprime avec esprit. C'est une façon pour lui de déjouer la chape de plomb que faisait peser la morale victorienne sur les corps et sur les cœurs. Le titre original, The Importance of Being Earnest, est déjà à triple sens puisque earnest (sérieux) se prononce de la même manière qu'uranist (uraniste) et qu'Ernest, prénom qui revêt une telle importance dans la pièce. Et lorsqu'il dit que, si une jeune fille veut être heureuse dans son mariage, il vaut mieux qu'elle épouse un homosexuel, c'est déjà une variation du mariage pour tous ! Certains objets sont aussi des allusions à sa propre vie, oui, comme ce porte-cigarette, cadeau qu'il offrait toujours à ses conquêtes, valets de chambre ou garçons d'hôtel. »

Tant à Montpellier qu'au Théâtre de l'Ouest parisien, ce spectacle a remporté un très grand succès... « Oui, j'en suis très heureux et ça m'émeut de constater qu'aujourd'hui, plus de cent ans après la fin si tragique de sa vie, le public vient se divertir en écoutant la langue d'Oscar Wilde. »


Claude Aufaure

Aussi à l'aise en chasuble de révérend qu'avec mitaines et plastron de dentelle, Claude Aufaure avoue qu'il a pourtant failli nous priver de ce plaisir. « J'ai d'abord dit qu'il y avait des femmes pour jouer Lady Bracknell, quant aux curés, j'en avais assez joué, donc c'était non et non. Puis j'ai fait une lecture pour leur prouver que ce serait une erreur, et ils ont été emballés. Mais, moi, je ne voyais pas par quel biais attraper ça et j'ai quand même mis un certain temps à me décider ! Puis j'ai oublié un peu le sexe et pensé au pouvoir, à la cupidité, au courage qu'affiche malgré tout ce personnage, qui fait front avec une certaine bêtise, mais avec également un certain savoir-faire. J'ai un peu pensé à Dickens dans la démarche de cette Lady Bracknell, à ces femmes qui traversent la nature avec des parapluies sous le bras, très décidées, vous voyez ?... J'ai trouvé ça intéressant. Pour le reste, je ne préconçois jamais ni la voix ni le corps, je laisse venir et je m'aperçois que l'on fait ainsi des découvertes extraordinaires ! D'ailleurs, vous avez remarqué, ma voix est plus grave lorsque je suis Lady Bracknell ? Ce qui me plaît, c'est le dosage parfait de profondeur et de légèreté, ne pas faire un sort aux choses, ne rien expliquer, mais suggérer, rester à la crête des mots, s'amuser en disant des choses profondes... En ce moment, je me sens un petit côté anglais, je suis absolument conquis de jouer Wilde, en compagnie d'une si belle distribution qui plus est ! »
Dossier par Jeanne Hoffstetter
Paru le 17/05/2013

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