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© Bruno Perroud


Le Démon de Hannah
Auteur d'ouvrages sur le phénomène totalitaire étudiés dans le monde entier, Hannah Arendt entretint avec Heidegger une relation étrange et passionnelle qui inspire à Antoine Rault une nouvelle pièce de théâtre, et enthousiasme Elsa Zylberstein.
Antoine Rault, l'auteur

Le Caïman, Le Diable rouge, La Vie sinon rien... De très belles soirées de théâtre nées de la plume d'un auteur curieux du destin sous influence des hommes. Le voici justement, il a l'air d'un jeune homme, s'assied, vous sourit agréablement, et la conversation s'engage autour de cette relation amoureuse, philosophique et politique qu'entretinrent Hannah et son maître. "Hannah était une étudiante du très charismatique professeur Martin Heidegger qu'elle admirait profondément. Il a dix-huit ans de plus qu'elle et l'attrait qu'ils éprouvent l'un pour l'autre va les conduire à vivre durant trois ans une liaison secrète complètement passionnelle." Mais le philosophe s'éloigne. En 1933, il entre au parti nazi, devient recteur de l'Université de Fribourg et son attitude à l'égard des Juifs apparaît ambiguë. Hannah fuit l'Allemagne, vit en France jusqu'en 1940, puis rejoint les États-Unis. Elle ne revient en Allemagne pour la première fois qu'en 1950. Plane alors un mystère que la pièce tente d'éclairer. "Hannah a refait sa vie aux États-Unis où elle écrit Les Origines du totalitarisme. Pendant qu'elle devient la grande penseuse féminine de la seconde moitié du XXe siècle, Martin est interdit d'enseignement à l'Université pour l'attitude qu'il a eue durant la guerre, et cherche par tous les moyens à être réintégré. Hannah se rend alors en Allemagne, en mission pour une association culturelle juive. Elle tient sur Heidegger des propos très durs et affirme qu'elle ne le reverra jamais. Pourtant, le 7 février 1950, vingt-cinq ans jour pour jour après leur première nuit d'amour, d'une chambre d'hôtel à Fribourg elle lui écrit : 'Je suis là, venez me voir.' Ils passent la nuit ensemble ; après quoi elle défendra jusqu'à sa mort la pensée d'Heidegger. Le cœur de l'histoire est là. Que s'est-il passé pour qu'elle passe ainsi d'une position à l'opposé ? Sa passion est-elle restée si forte qu'elle choisit pour lui faire signe la date symbolique de leur première nuit amoureuse ? Pourquoi est-elle venue à Fribourg où son périple ne la conduisait pas ? De nombreuses questions se posent dont on ne trouve pas la réponse, mais il faut essayer de comprendre quelle est la part de leurs sentiments et celle de leurs intérêts respectifs dans le dénouement de cette fameuse nuit. J'ai trouvé que, partant de ce nœud dramatique central, leur relation était théâtralement passionnante." Une nouvelle fois, Antoine Rault scrute la manière dont l'histoire intime des êtres se trouve modifiée, bousculée, par les circonstances et le temps historique, dans lesquels elle se déroule. Et parce que l'écriture est depuis longtemps pour lui une fidèle compagne, "un besoin de se rapprocher des autres", il travaille sur la pièce suivante, une histoire à trois temps dont le récit excite déjà l'intérêt, et publie en janvier aux éditions Albin Michel Le Roi David son premier roman.


Elsa Zylberstein est Hannah

Naturelle et rayonnante, elle a la grâce d'une danseuse. Plus de trois mois encore avant qu'elle ne se glisse dans la peau, dans le cœur, dans la tête de ce "professeur de théorie politique " marquée à vie par la passion qui la lia à Heidegger. Malgré le grand nombre de propositions qui lui sont faites, elle se fait rare au théâtre : "C'est vrai, dit-elle, j'ai un rapport complexe au théâtre, je ne peux pas y aller si ce n'est pour moi une évidence. Il faut que ça m'appelle, que ça me choisisse, s'il ne s'agit que d'aller dire des mots dans un truc sympathique, je ne peux pas." Elsa la passionnée, la franche, n'agrémente pas ses propos de fioritures inutiles ni de fausse modestie. Elsa, l'exigeante, l'intellectuelle, la sensible, la bosseuse brûle de la sincérité, de la conviction qu'elle met en toute chose. Connaît-elle l'œuvre de Hannah Arendt ? "J'avais lu il y a quelques années, 'Eichmann à Jérusalem'. Maintenant je suis plongée dans la biographie et j'ai commencé 'La Condition de l'homme moderne'. Là, je n'en suis qu'au début de mon travail, mais la nuit où Martin et Hannah vont se retrouver, elle va essayer de comprendre l'ambiguïté qui plane autour de cet homme qu'elle a follement aimé, elle va aussi essayer de comprendre comment elle a pu aimer ce traître considéré comme un grand philosophe mais qui est aussi un simple humain, allemand comme elle, qui la déçoit et qui la hante comme une partie noire d'elle-même. Il se trouve en plus qu'il illustre complètement cette banalité du mal dont elle parle dans son travail. Bizarrement, c'est un personnage qui m'intéresse depuis longtemps..." Curieux hasard alors qui vient aujourd'hui frapper à sa porte ! Elle rit. "Je ne sais pas... C'est bizarre le hasard, non ? Je crois plutôt que l'on appelle des rôles et qu'arrive le moment où il est normal et juste qu'on les joue. Il existe toujours quelque part des fils invisibles reliés à vous-même." Les personnages qu'interprète la comédienne sont toujours étudiés, décortiqués : "C'est obligatoire. Lorsqu'on est actrice, on ne peut pas être dans le flou, on a besoin de réponses concrètes. Pour bien jouer un personnage, il faut trouver sa réalité." Auteur d'une jolie préface à la dernière édition de Lettre d'une inconnue, elle parlerait des heures de ces héroïnes passionnées, de ces femmes fortes que rien n'empêche jamais d'aller au bout d'elles-mêmes. "Je suis quelqu'un de très passionné, j'adore effectivement Zweig, Schnitzler et ces héroïnes viennoises qui vont au bout de leur folie, qui flirtent avec le vide, avec le danger, avec la mort, car si l'on n'a pas la notion de risque dans la vie, il ne se passe pas grand-chose. Je déteste la peur, je lutte contre ça. Il y a une phrase de René Char qui me suit toujours : 'Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s'habitueront.' Elsa Zylberstein telle qu'en elle-même, dans un sourire, tout est dit et bien dit.

* Le Démon de Hannah est publié aux éditions Albin Michel.
Dossier par Jeanne Hoffstetter
Paru le 25/11/2009

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