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© Hélie / Galimard


DanielPennac
“Bartleby”, une allégorie du refus total
Sur la scène de La Pépinière Théâtre, Daniel Pennac lit la célèbre nouvelle d'Herman Melville. Une "lecture spectacle" qui nous place face à l'énigmatique personnalité d'un copiste dénommé Bartleby...
Pourriez-vous, en quelques mots, revenir sur l'étrange histoire de Bartleby...

Bartleby est l'histoire d'un homme qui s'arrête, qui refuse. Un homme qui cesse de jouer le jeu des hommes. Il exprime cette décision par une formule étrange et polie, "I would prefer not to" (je préférerais pas), en se refusant à toute explication. Or, le narrateur de cette histoire, un avoué de Wall Street chez qui Bartleby remplit la fonction de copiste (un copiste qui "renonce à la copie"), se fait, lui, un devoir de comprendre tous ses semblables. Herman Melville orchestre donc un face-à-face : Bartleby, l'homme qui se refuse à toute explication, et le narrateur, l'homme qui ne peut vivre sans comprendre les hommes.

Qu'est-ce qui vous intéresse en premier lieu dans cette nouvelle ?

Ce n'est pas tant le personnage de Bartleby - une allégorie du refus total - qui m'attache, que celui du narrateur, cet avoué si bien structuré, plein de certitudes, de bonnes attentions, de bons sentiments, qui va déployer des efforts inouïs pour "comprendre" Bartleby et va peu à peu se désagréger devant le doux refus du copiste. Le conflit entre ces deux-là atteint des sommets de drôlerie en même temps qu'il exprime un pathétique insondable. L'aptitude de Melville à mêler les registres m'a toujours enthousiasmé, dans Bartleby, elle me fascine.

Selon vous, qu'est-ce qui peut expliquer le "mythe Bartleby", la place considérable que ce texte occupe dans l'histoire de la littérature ?

Ah, le notaire aurait bien aimé pouvoir répondre à votre question ! Cette nouvelle de Melville a donné lieu à toutes les interprétations possibles et imaginables : marxistes, psychanalytiques, sexuelles... Mais aucune n'en a épuisé le sens. La raison en est sans doute que nous sommes à la fois Bartleby et le notaire : tentés par le refus radical de toute communication autant que par le besoin de comprendre l'autre comme s'il y allait de notre vie. C'est la magistrale description de cette ambivalence qui fait de Bartleby une nouvelle mythique.

À travers quel dispositif scénique portez-vous ce texte à la scène ?

Il s'agit d'une lecture spectacle, mise en scène par François Duval, dans une scénographie de Charlotte Maurel. Un lecteur, en l'occurrence moi-même, lit Bartleby. Nous l'entendons lire à voix haute, et voilà que, de temps en temps, il devient les personnages qu'il a sous les yeux. Il les incarne pendant quelques secondes, puis revient à sa lecture. C'est ainsi que nous lisons : nous nous plongeons dans un texte, la rêverie nous en tire pour nous y replonger, dans une sorte de respiration de l'esprit où le rêve alterne sans cesse avec la concentration. L'éclairage d'Emmanuelle Phélippeau-Viallard joue un grand rôle dans ces alternances. On dirait qu'elle éclaire l'intérieur de notre tête.
Interview par Manuel Piolat Soleymat
Paru le 10/04/2009

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