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Linda Hardy et Niels Arestrup
D.R.


Eva
Le Théâtre des Mathurins présente la nouvelle pièce de Nicolas Bedos, où triomphe Niels Arestrup. Un sujet difficile sur la vie de ceux qui restent après la mort de ceux qu'ils aiment. Ou ont aimés. L'amour s'en va-t-il avant les personnes...
Yvan Varco et Daniel Colas, directeurs du théâtre des Mathurins

Des illusions, Yvan Varco et Daniel Colas n'en avaient aucune lorsqu'ils ont pris la direction du théâtre des Mathurins l'été dernier. Des surprises, pas plus. Ils l'ont trouvé conforme à ce qu'ils attendaient : à la fois héritier d'une éthique historique prestigieuse, et ouvert à la création et aux jeunes auteurs. Une salle à la croisée des chemins d'une programmation tant comique que dramatique. "Diriger une salle, affirment-ils, c'est le rêve de tout homme de théâtre, un outil entre nos mains. Car nous ne sommes pas là pour nous faire plaisir, mais pour travailler : quand on est boulanger et que l'on achète une boulangerie, c'est pour y faire du pain !" Ils exercent de concert leur fonction de gestion, de programmation et de production.


Daniel Colas, metteur en scène

Avec Eva, ils ouvrent leur salle à un jeune auteur, Nicolas Bedos, et une tête d'affiche Niels Arestrup. "Une pièce sérieuse, voire sombre, ne peut se passer d'une vedette, cela rassure le public. En revanche, pour un spectacle comique, la vague de rire peut très bien remplacer la star", explique Daniel Colas, qui signe la mise en scène. On l'aura compris, la pièce répond à une construction dramatique dense et grave. Un théâtre de texte, ambitieux, écrit pour Arestrup. Revêtant sa casquette de directeur d'acteurs, Daniel Colas explique les trois obligations majeures qui sont les siennes : l'écoute de l'ouvrage, l'écoute des comédiens et de leurs propositions, et une grande diplomatie. "Chaque acteur est un artiste qui joue de sa voix, de son corps, de son âme. Il faut être à la fois ferme et patient. Si grands soient-ils, ce sont des enfants qu'il faut prendre par la main sur le bon chemin. La difficulté majeure c'est que chacun joue le même ouvrage. Je m'interdis toutes les idées gadgets nouvelles, et je creuse ma mise en scène verticalement dans le respect de l'œuvre."

Fragilité de la création artistique

Mettre en scène en présence de l'auteur aux répétitions pouvait représenter une appréhension pour les comédiens. Nicolas Bedos l'a compris et c'est régulièrement qu'il venait faire le point avec l'équipe. "Les acteurs sont en travail de recherche face à leur metteur en scène ; c'est un moment intime de l'ordre de ce qui se vit lorsque l'on se trouve face à son médecin. Ils ne sont en représentation que lorsqu'ils sont en public, une présence peut les perturber, souligne Daniel Colas. Une création artistique c'est fragile. Je suis maître à bord, mais à l'écoute de l'auteur."


Linda Hardy, la grâce en scène
" J'ai pris conscience que j'avais le droit de faire ce métier"



Daniel Colas, votre metteur en scène parle d'Eva comme d'une pièce au ton grave, une pièce sombre...

En effet, cela commence par une scène d'hôpital, une scène de mort. C'est une réflexion sur la manière dont on survit au départ de quelqu'un, le devoir de mémoire de chacun. Lorsque l'on a été proche d'un être que l'on a trahi, peut-on continuer cette trahison après sa mort. Mais ça parle aussi d'amour, de la vie, de nos combats. Au-delà de la mort, nous allons vers la vie.

Comment vous préparez-vous, chaque soir à entrer en scène ?

J'entre sur le plateau au bout de vingt minutes. J'écoute pour m'imprégner de la situation. Au début, je me mettais dans des états impossibles, et finalement j'ai appris à me placer dans l'objectivité du texte et des personnages. Je m'en nourris au fur et à mesure. Daniel Colas m'a dit d'essayer de ne pas penser avant, et c'est la bonne clé ! Avec Niels Arestrup et Brigitte Catillon, j'essaye d'être dans la vérité de la situation, mais, en même temps, je demeure très spectatrice, très fan...

Cela vous porte à aimer de plus en plus la scène ?

Longtemps j'ai cru que j'avais davantage le goût de la caméra que celui de la scène. Pour demeurer six mois tous les soirs dans le même spectacle, il faut aimer la pièce, le personnage. On ne peut pas être tiède. J'ai lu Eva en une heure et j'ai tout de suite été subjuguée. Sur ce projet très fort, la satisfaction est décuplée par rapport au cinéma. On a un retour immédiat, on amène le public à soi, tandis qu'au cinéma le public vient nous voir.

Devenir comédienne était un désir ancré chez vous depuis longtemps ?

Très petite, j'étais d'une nature ouverte et expansive. En vacances, en camping avec mes parents, je faisais des spectacles d'une demi-heure où je chantais tout mon répertoire de chansons, et quand j'avais fini, j'en inventais encore. J'avais 5 ans. J'ai pourtant suivi un parcours très classique, je voulais être médecin. J'ai grandi dans un milieu extrêmement modeste où il y avait une forte culture de la télé, le théâtre et le cinéma ne me parlaient pas, l'envie de pouvait pas naître : on n'y allait pas !

Votre notoriété vous vient aussi de la télé. Quand avez-vous basculé dans le métier de comédienne ?

Christine Bravo me rappelait que lorsque j'ai annoncé mon désir d'être comédienne, cela n'a pas entraîné beaucoup d'approbations. Or il y a eu une proposition pour le cinéma. J'ai pris des cours et je m'en suis sentie très bien. J'ai tout à coup pris conscience que j'avais le droit de faire ce métier et que cela me faisait du bien de le faire. C'est une recherche sur moi-même qui m'a conduite à cela. Si je ne suis pas toujours à l'aise avec les gens du métier, je le suis avec le public car son regard est plus franc. Et, le soir, lorsque l'on sort de scène et que le public est heureux, on a le sentiment du travail accompli.


Brigitte Catillon, mourir sur scène


Quelle couleur avez-vous voulu donner à votre personnage ?


C'est un mélange de mes propositions en répétitions, de celles du metteur en scène et de la vision que Nicolas Bedos nous a donnée. Par exemple, dans cette première scène où mon personnage va bientôt mourir, l'écriture est très décalée. Cette femme est à la fois dans l'euphorie, traversée d'éclairs de lucidité car shootée à la morphine. Elle passe par tous ces moments, dans un état second, mais ce n'est pas une scène que l'on joue sur l'affectif. C'est une femme qui ne s'apitoie pas sur elle-même, même lorsqu'elle apprend le sombre diagnostic sur sa santé, elle est pleine de dynamisme, ne veut pas s'abandonner. Elle jouera la comédie jusqu'au bout.

Comment ressentez-vous personnellement cette situation de fin de vie que vous interprétez sur scène ?

Nous vivons au théâtre des situations extrêmes en jouant des personnages hors normes. Dès que l'on met le pied sur un plateau, c'est une question de vie ou de mort. Le poids d'une telle pièce, il faut l'évacuer en prenant le quotidien de manière plus légère. Cela nous renvoie à notre propre mort, et à celle de nos proches.

Ce qui est surprenant, c'est que cette femme entrevoit quelle sera la vie future de son mari sans elle.

Il y a une complicité entre cette femme et son conjoint, après vingt-sept ans de mariage. Mais elle sait très bien qu'il n'a pas pu briller ni se mettre en valeur durant leur vie commune ; il était dépendant d'elle. Elle subodore donc quel sera l'avenir de son mari après sa mort à elle. Penser, à trois heures de la mort, c'est vain. Imaginer le futur, c'est une manière de rester dans le présent.
Dossier par François Varlin
Paru le 11/04/2007

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