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©Jérôme Kerneis


“Le Projet Laramie”
Procès de l’intolérance ordinaire
Mardi 6 octobre 1998 à Laramie, Wyoming : Matthew Sheppard, un étudiant en sciences politiques de 21 ans est sauvagement assassiné par deux jeunes hommes. Pourquoi ? Parce qu'il est homosexuel. L'affaire bouleverse le monde entier, même Bill Clinton appelle à prier pour lui. Un drame qui a inspiré le "Projet Laramie" écrit par Moisés Kaufman, dont Hervé Bernard Omnes a fait l'adaptation.
Interview de Hervé- Bernard Omnes
Qu'est-ce qui vous a intéressé dans cette histoire ?
La pièce m'a plu parce qu'elle est une étude du phénomène du fait divers et de ses répercussions dans le monde entier. C'est une remise en cause de la violence ordinaire dans l'esprit de Bowling for Colombine de Michael Moore. La devise de Laramie c'est "vivre et laisser vivre" : ça n'est évidemment valable que pour une population blanche, chrétienne et hétérosexuelle. C'est toute la contradiction du mode de vie américain.

Est-ce que c'est une pièce pour les homosexuels ?
Ce n'est pas une pièce militante. C'est très fort parce que c'est quasiment "clinique" : les faits, rien que les faits. Il n'y a pas d'effets littéraires. C'est authentique. Il y a une vraie force parce que nous parlons directement aux gens. C'est très politique comme le théâtre de Brecht ou des tragédiens grecs.

Auriez-vous monté Le Projet Laramie si le sujet en avait été différent ?
Oui, parce que c'est la manière de traiter le sujet qui m'a intéressé avec ce système de témoignages.

Quel a été votre travail d'adaptation ?
J'ai enlevé toutes les références religieuses et les querelles de clocher du texte original. Ça aurait été trop local pour un public français.

Que va-t-il se passer sur scène ?
Les dix comédiens interprètent une soixantaine de rôles. Moi je suis le narrateur qui présente les témoins mais ne prend pas parti. Nous évoluons sur un plateau nu avec dix chaises et deux écrans sur lesquels sont projetés des éléments d'ambiance pour donner une couleur, rythmée par une musique originale. Rassurez-vous il y a toujours des mouvements, des interactions. Rien n'est jamais statique. Mais les témoignages sont tellement captivants que c'est comme un roman policier. Ils sont d'une spontanéité à la fois touchante et effrayante.

Quelle est la particularité de ce "documentaire théâtral" ?
Si on veut que le message passe, il ne faut pas d'influences. Si les acteurs jouaient plus, ils joueraient mal. C'est un exercice très difficile. Ils sont au service de l'émotion. Il faut servir le texte avant de se servir soi-même.

Vous êtes également le metteur en scène : quel est votre objectif ?
Si la mise en scène est bien faite, on ne retiendra pas que ça. Si on ne retient que ça,
j'aurai mal fait mon travail.

Ils racontent leur "Projet Laramie" :
Producteur, comédiens : Philippe Mélenec, Cyril Romoli et Denis Laustriat vivent ensemble la pièce de Moïses Kaufman depuis plusieurs mois. Portrait chinois d'une œuvre à part.

Philippe Mélenec,
producteur

Plus habitué des plateaux de cinéma que de théâtre, Philippe Mélenec tente un pari audacieux : monter un
documentaire sur scène. À quelques semaines
de la première, il avait l'estomac noué.

Comment vous êtes-vous retrouvé dans cette aventure ?
Je connais Hervé-Bernard Omnes depuis quinze ans et il y a quelques années nous avons eu envie de monter une production ensemble, qui était d'abord dirigée vers le cinéma. Hervé a eu un coup de cœur pour Le Projet Laramie, il m'a donc convaincu de le produire. C'est notre première production de théâtre.

Qu'est-ce qui vous a plu dans ce projet ?
Le sujet d'abord et ensuite la forme. J'aime beaucoup l'universalité de la pièce. C'est d'abord un sujet sur l'intolérance et si ça n'avait été qu'une pièce sur l'homosexualité, je n'aurais pas été aussi enthousiaste.

Quelle est votre ambition pour cette pièce ?
Nous avons pris un gros risque pour notre première production. C'est notre argent que nous avons investi. Hervé a coutume de dire que nous y avons mis notre chemise et même notre dernier slip. Nous aimerions que la pièce soit vue en dehors de Paris mais il n'est pas simple de déplacer dix comédiens. Mais la publication du texte dans le journal L'Avant-Scène va nous donner accès à un public plus large.

Denis Laustriat,
comédien

Interprète multifaces, Denis Laustriat est passé de Fassbinder à Jules Romain et de Molière à Christopher Hampton. Il se partagera cette fois quelques-uns des soixante personnages de la pièce.

Quels rôles jouez-vous ?
J'interprète six rôles dont le barman qui a servi son dernier verre à Matthew Sheppard, son directeur d'études et un journaliste.

Comment avez-vous appréhendé de jouer des personnages qui ne sont pas fictifs ?
Hervé nous a demandé de ne pas faire de l'Actor's Studio ni de trop nous documenter sur nos personnages. Nous devons d'abord nous adresser aux gens et ne pas faire dans la performance.

Comment percevez-vous la pièce ?
J'aime la démarche de l'auteur qui ne veut pas faire de manichéisme. Il ne donne pas de réponses, il pose avant tout des questions. Le spectateur doit changer plusieurs fois d'opinion au cours de la pièce, de la même manière que ce drame a dû faire changer ses protagonistes.

Cyril Romoli,
comédien

Vu dans des œuvres aussi différentes que "Vie et mort" de Pier Paolo Pasolini ou le spectacle musical "Chance", Cyril Romoli incarne ici, entre autres, l'un des tueurs.

Quel est votre sentiment sur Le Projet Laramie ?
C'est une pièce sur l'intolérance avant d'être une pièce sur l'homosexualité. Elle dresse un portrait de l'Amérique bien-pensante. Mais ce que j'ai trouvé le plus choquant, c'est que les assassins n'avaient pas l'impression d'avoir tué un être humain. Ils étaient en totale déconnexion par rapport à la réalité. J'ai presque le sentiment qu'ils l'ont fait par ennui. Ils ont cassé du PD alors qu'ailleurs ils auraient pu casser de l'Arabe.

Pensez-vous que ces tueurs soient à un moment excusables ?
Non, mais ce drame a permis de réveiller les consciences aux États-Unis. Je les envisage comme des pauvres d'esprit, c'est ma manière de les sauver.

Comment vous êtes-vous préparé à cette nouvelle forme de théâtre ?
Je suis toujours sur le fil : il ne faut pas être analytique ni putassier. Il ne faut pas que ça sente l'interview sinon ce serait insipide. Et je suis aussi content de passer de choses légères à un théâtre plus austère.
Frédéric Maurice
Paru le 20/03/2006

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