Zoom par Patrick Adler
Le cri des supporters
Aux 3T Saint-Denis
En choisissant d'adapter « Coriolan » de Shakespeare dans un stade de foot, le jeune Antoine Boizeau - il coiffe, à la petite trentaine, trois casquettes : auteur, metteur en scène et comédien - réunit deux espaces qui rassemblent et vivent les mêmes émotions. Conjuguant ses deux passions - le théâtre et le foot - l'histoire qu'il réinvente prend l'allure d'un conflit entre des ultras et les dirigeants d'un club. Le propos est politique, pédagogique, immersif. Le public entonnera de bonne grâce les chants, criera à l'envi et ira même jusqu'à brandir les drapeaux dans les gradins. L'écriture est brillante, la scénographie magnifique et la distribution de haute volée. C'est vivant, original, puissant ! Coup de coeur absolu !
Vous ne vous attendiez pas à voir tous ces drapeaux, ces fumigènes, ces chants quasi guerriers envahir l'entrée avant de pénétrer dans la salle. Que vous soyez connaisseur ou profane, vous allez progressivement entrer dans le monde très restreint des ultras. Ces supporters unis comme les doigts de la main sont l'ultime rempart contre la logique de rentabilité des dirigeants de clubs. Ils incarnent la désobéissance civile dans ce dernier refuge qui voit chaque jour croître la fracture sociale. On a ici la transposition de la lutte des classes dans l'univers surchauffé des tribunes. Entre Coriolan, le joueur star au pied d'or, biberonné à l'ambition démoniaque de Volumnia, sa mère, qui a fait de son égoïste rejeton le parangon de l'hubris, Brutus et Sicinus qui représentent le collectif des supporters avec ses deux courants : la réforme et la radicalité, et le financier Ménénius, président du Club, qui godille entre les exigences de sa star et ces ultras, très utiles mais un peu gênants, c'est toute notre société qui apparait en miroir. Ajoutez à cela les journalistes qui participent à cette « société du spectacle » chère à Debord et vous avez tous les éléments actifs d'un match qui va connaître la rugosité des affrontements.
C'est bruyant, tendu. Les ultras parlent, ou plutôt crient d'une seule voix. De l'autre côté, ça louvoie. Ne serait-ce pas une forme de guerre ? A l'univers blanchâtre glaçant des bureaux répond le rouge-sang de la rébellion. Au ton doucereux, mesuré - et parfois ironique, voire cynique - du dirigeant et de la mère de Coriolan (elle est aussi son agent) les ultras répliquent avec le bruit et la fureur, entonnant des chants patriotiques, donnant de la voix jusqu'à s'égosiller en appelant à l'unité.
Avec une scénographie inventive (coup de chapeau à Jordan Vincent) qui permet une pleine fluidité de jeu dans ce qui ressemblerait à un théâtre antique, où les lumières savamment étudiées de Martin Protais et la formidable bande-son de Ferdinand Kalfon viennent habiller l'ensemble, on vit de bout en bout la tragédie, ponctuée par les interventions lunaires et drolatiques des journalistes (formidables Maxime Berdougo et Antoine Boizeau), devenus de véritables jocrisses, les sorties de Brutus (très convaincant Sylvain Jouret) dans les gradins, ses appels au chant, les interventions du seul élément féminin chez les Ultras (la brillante Marie Stéphane Cattanéo). Ryan Daoudi campe à merveille Coriolan, il a la morgue et la suffisance de son personnage. Quant à Boris Bégard, ses variations de jeu forcent le respect. Dans son rôle, très politique, de dirigeant de club, il sait se montrer tour à tour patelin, sympathique, finaud, cynique, autoritaire, odieux.
Comme dans le théâtre Élisabéthain où tout se mélange (drame, comédie et chants), Antoine Boizeau a réussi ce tour de force de fédérer. Fédérer sa troupe. Fédérer le public. Comme dans les tribunes d'un stade, on vibre, chante, crie, on devient à son tour acteur de la pièce. On a beaucoup partagé mais aussi beaucoup appris sur les mécanismes du foot-business, devenu à ce point surmédiatisé qu'il aiguise les appétits des uns et crée de la frustration chez ceux qui, comme les Ultras, se vivent comme une famille. Vous les associiez sûrement à des hooligans ? Que nenni. Certes, il y a chez eux, désobéissance civile et violence mais la passion du football ne saurait être servie tiède. En les appréhendant mieux grâce à l'auteur-acteur et sa troupe des « Distilleurs » vous aurez compris à quel point le foot, comme le théâtre, peuvent réconcilier et améliorer le « vivre ensemble ».
Ne manquez sous aucun prétexte cet OVNI théâtral et retenez bien son nom : Antoine Boizeau. Il vient d'entrer dans la Cour des Grands. A suivre, donc !
C'est bruyant, tendu. Les ultras parlent, ou plutôt crient d'une seule voix. De l'autre côté, ça louvoie. Ne serait-ce pas une forme de guerre ? A l'univers blanchâtre glaçant des bureaux répond le rouge-sang de la rébellion. Au ton doucereux, mesuré - et parfois ironique, voire cynique - du dirigeant et de la mère de Coriolan (elle est aussi son agent) les ultras répliquent avec le bruit et la fureur, entonnant des chants patriotiques, donnant de la voix jusqu'à s'égosiller en appelant à l'unité.
Avec une scénographie inventive (coup de chapeau à Jordan Vincent) qui permet une pleine fluidité de jeu dans ce qui ressemblerait à un théâtre antique, où les lumières savamment étudiées de Martin Protais et la formidable bande-son de Ferdinand Kalfon viennent habiller l'ensemble, on vit de bout en bout la tragédie, ponctuée par les interventions lunaires et drolatiques des journalistes (formidables Maxime Berdougo et Antoine Boizeau), devenus de véritables jocrisses, les sorties de Brutus (très convaincant Sylvain Jouret) dans les gradins, ses appels au chant, les interventions du seul élément féminin chez les Ultras (la brillante Marie Stéphane Cattanéo). Ryan Daoudi campe à merveille Coriolan, il a la morgue et la suffisance de son personnage. Quant à Boris Bégard, ses variations de jeu forcent le respect. Dans son rôle, très politique, de dirigeant de club, il sait se montrer tour à tour patelin, sympathique, finaud, cynique, autoritaire, odieux.
Comme dans le théâtre Élisabéthain où tout se mélange (drame, comédie et chants), Antoine Boizeau a réussi ce tour de force de fédérer. Fédérer sa troupe. Fédérer le public. Comme dans les tribunes d'un stade, on vibre, chante, crie, on devient à son tour acteur de la pièce. On a beaucoup partagé mais aussi beaucoup appris sur les mécanismes du foot-business, devenu à ce point surmédiatisé qu'il aiguise les appétits des uns et crée de la frustration chez ceux qui, comme les Ultras, se vivent comme une famille. Vous les associiez sûrement à des hooligans ? Que nenni. Certes, il y a chez eux, désobéissance civile et violence mais la passion du football ne saurait être servie tiède. En les appréhendant mieux grâce à l'auteur-acteur et sa troupe des « Distilleurs » vous aurez compris à quel point le foot, comme le théâtre, peuvent réconcilier et améliorer le « vivre ensemble ».
Ne manquez sous aucun prétexte cet OVNI théâtral et retenez bien son nom : Antoine Boizeau. Il vient d'entrer dans la Cour des Grands. A suivre, donc !
Paru le 26/10/2026
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CRI DES SUPPORTERS (LE) THÉÂTRE DU TROISIÈME TYPE A partir du samedi 14 novembre
THÉÂTRE CONTEMPORAIN. À la veille d’un match capital contre le rival historique, la fracture éclate au sein du club de foot de Rome entre les dirigeants qui mènent une politique de rentabilité financière poussée à l’extrême et les supporters qui se sentent dépossédés de leur propre club. Une lutte deS classes s’install...
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