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© Paule Thomas
Zoom par Philippe Escalier
Plutôt crever !
Les Swinging Poules à la Comédie Bastille

Avec trois voix, un piano et la cinquantaine prise au mot, le music-hall retrouve son insolence.
"Plutôt crever !", troisième opus des Swinging Poules, a donné sa première parisienne le 13 septembre à la Comédie Bastille. Dès le départ, le ton est donné, trois silhouettes entrent en costume de deuil, se lamentent en silence avant de monter sur scène. Le piano attaque. La fêlure se glisse sous le vernis, les genoux protestent, les regards des hommes passent au travers d'elles, et ces dames annoncent qu'elles régleront l'affaire en chantant. Et nous allons rire de ce qui nous effraie.

La cinquantaine entre en scène

Le trio avait chanté l'émancipation féminine, puis la femme au travail. Il s'attaque ici à la cinquantaine et transforme ce terrain miné en piste de danse. L'invisibilité qui gagne, les règles nouvelles de la séduction, les premiers deuils, la ménopause élevée au rang de numéro de music-hall, tout y passe avec une franchise réjouissante et une tendresse qui affleure à l'instant précis où la farce risquerait la cruauté. L'humour est caustique, souvent noir comme le café du matin, et il vise avec une constance jubilatoire les assignations sociales. Le titre annonce la couleur, il s'agit d'un cri de vitalité lancé par des femmes que la société commence à classer, et déclasser, et qui refusent la place qu'on leur assigne, y compris entre elles. Les trois interprètes se chamaillent, se coupent la parole, se disputent le micro et la meilleure place sous les projecteurs, chacune défendant chèrement son pouce de scène. Ces querelles de poulailler prolongent en comédie l'esprit du titre, et font une bonne part du sel de la soirée.

La mise en scène de Marie Blondel donne à cette matière l'allure d'une revue américaine. Les entrées se font en ligne, les gestes se synchronisent au millimètre, puis une réplique fait dérailler l'ensemble. Le rire naît de ce décalage entre l'image et la vie. Les costumes convoquent le glamour hollywoodien des années 1960, robes de sirène, cils immenses, silhouette d'Elizabeth Taylor en ligne d'horizon. Les éclairages découpent des poses de studio que le texte vient aussitôt démentir. Le plateau demeure nu, avec un piano, trois micros et une allée lumineuse, ce qui suffit à faire surgir un cabaret entier dans la petite salle.

De Brigitte Fontaine aux Spice Girls

La partie musicale fait la richesse du spectacle. Le trio puise dans le swing américain des années 1960, le jazz vocal à trois voix, la chanson française de Michel Jonasz et de Brigitte Fontaine, et pousse jusqu'à la pop planétaire des Spice Girls. La rencontre de ces univers, servie par des harmonies serrées, devient d'une drôlerie irrésistible. Les paroles ont été réécrites et détournées au service du propos, si bien que les chansons jalonnent le récit et gagnent, au passage, une seconde vie comique.

Les arrangements méritent que l'on s'y arrête. Les voix se répartissent en solos et en contrechants, se croisent, se volent la mélodie, puis retrouvent l'unisson à la chute d'un couplet. Le scat répond à la ballade tenue à trois, la marche comique à un brusque ralentissement du tempo qui laisse tomber un aveu. Au piano le soir de cette représentation, Lucas Belkhiri tient l'orchestre à lui seul. Il relance, souligne et ponctue, puis entre dans le jeu en partenaire frondeur.

Trois voix, une seule respiration

Florence Andrieu mène la comédie avec une précision de diseuse et une gourmandise qui fait mouche à chaque réplique. Avec Flannan Obé, elle avait déjà écrit et interprété "L'Envers du décor", présenté au Théâtre Le Ranelagh, puis "Le Crime de l'orpheline". Caroline Montier apporte au trio la maîtrise de la récitaliste, cette façon de poser une note et de la tenir jusqu'au silence, discipline vocale éprouvée dans "Barbara amoureuse" au Théâtre Essaïon. Longtemps maître d'œuvre des précédents spectacles des Swinging Poules, Flannan Obé prend ici pleinement sa place parmi les interprètes. Il y déploie l'autorité comique applaudie dans le rôle du maître de cérémonie de "Cabaret", en Gardefeu dans "La Vie parisienne" avec le Palazzetto Bru Zane et plus récemment dans "Chansons impossibles" au Théâtre Essaïon.

Ensemble, les trois artistes forment un corps unique, et c'est peut-être la plus belle réussite du spectacle. Les respirations se prennent au même instant, les regards se donnent la réplique, les ruptures de ton s'accomplissent dans un mouvement commun. Le music-hall exige cette mécanique, qui atteint ici une précision redoutable.

Le rire de la reconnaissance

Dans "Plutôt crever !", une femme de cinquante ans raconte que l'on ne la voit plus dans la rue, et la salle éclate de rire, parce que tout le monde a compris de quoi il s'agit. Le spectacle rend le devant de la scène et les paillettes à celles que les écrans et les plateaux relèguent volontiers au second plan. Cette générosité de chaque instant, doublée d'une lucidité qui refuse la consolation facile, donne au divertissement une véritable épaisseur.

Colette avait fréquenté les coulisses et éprouvé la fatigue des tournées. En 1913, elle publia "L'Envers du music-hall", où se découvre le prix payé par les artistes pour la légèreté qu'ils offrent. Les Swinging Poules semblent prolonger cette leçon en la retournant en fête. Elles montrent l'envers, les corps qui lâchent, les illusions qui tombent, puis continuent de chanter juste, en tenue de gala, sur un tempo de swing. Une heure et quart de cette santé-là vaut le détour et met du soleil dans un dimanche soir.
Paru le 25/09/2026

(3 notes)
SWINGING POULES (LES) - PLUTÔT CREVER !
THÉÂTRE DE LA COMÉDIE BASTILLE
Jusqu'au dimanche 3 janvier 2027

THÉÂTRE MUSICAL. Après Les Swinging Poules, Chansons synchronisées, et plus de 200 représentations à Paris et en tournée, le trio vocal revient avec un troisième opus : Plutôt crever ! Les Swinging Poules reviennent ! Plus fragiles, mais plus libres...elles sont enfin mûres ! S’emparant d’un répertoire allant de B...

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