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© Philippe Guerillot
Dossier par Marie-Céline Nivière
La Nuit de Valognes

Nous avons réuni Régis Santon, Bernard Malaka, Marie-France Santon, Anne Jacquemin, Sacha Stativkine autour d'une table pour un déjeuner-débat autour de la pièce d'Éric-Emmanuel Schmitt. Conversations...
Rappelons le thème. Une nuit, six femmes, victimes de Don Juan, vont instruire son procès et le condamner... Mais son véritable châtiment sera l'Amour, un amour qui se présente à lui sous une forme qu'il ne peut accepter...

Régis Santon prend la parole en premier. "Bon, je sais que je vais ennuyer les autres, mais je dois raconter encore une fois la genèse de ce projet." Cela gigote sur les chaises et durant le discours du patron, ils vont se servir à manger, à boire, deviser entre eux. "J'ai rencontré Éric-Emmanuel en 1989. On jouait au Festival de Ramatuelle Le Foyer d'Octave Mirbeau. Gérard Vergez (metteur en scène de théâtre, réalisateur de cinéma et de télévision, ndlr) me présente un jeune professeur de philosophie avec qui il écrivait un scénario sur le père Charles de Foucauld. Schmitt, qui assiste à la représentation, me donne, par la suite, à lire sa première pièce qui me plaît beaucoup. Mais Vergez voulait la monter. Finalement, ce sera Tardieu." Et puis Éric-Emmanuel Schmitt est devenu l'auteur de théâtre que l'on sait. "Il est venu régulièrement au Monfort en spectateur. Il y a deux ans, il m'appelle et exprime le désir qu'on travaille ensemble. J'ai répondu : 'La Nuit de Valognes'. C'est une pièce compliquée, lourde car il y a beaucoup de personnages. Il y a un an, je lui envoie un mail, où je lui écris que j'ai la possibilité financière de la monter. La réponse fut immédiate, ce qui est rare dans le métier : 'Régis c'est oui.'"

La distribution
"J'ai été 'emmerdé' par la notion de star toute ma vie et là, ça a failli recommencer. Même si depuis le début je savais que c'était lui Don Juan." Il montre son voisin de gauche. Bernard Malaka plonge le nez dans son assiette. Il y a une évidence dans le choix de cet acteur. Ça, c'est moi qui le dit. Parce que je suis "fan", et que, depuis que j'ai vu la pièce au Festival d'Avignon, je peux dire que le rôle était fait pour lui. "Si Bernard Giraudeau avait dit oui... là, je ne dis pas... Mais, il n'était pas disponible." Nous signalons que cela aurait été encore un autre Bernard. Les moqueries pleuvent, "seul un Bernard peut être Don Juan, tu ne prenais pas le risque de faire de lapsus...". "C'est une pièce de femmes, construite autour de six rôles féminins. Pour la Duchesse..." Marie-France prend la parole, "La vieille !" Régis continue imperturbable : "Marie-France était une évidence." "Pour la vieille", renchérit Marie-France. "La duchesse n'est pas si vieille que cela ! C'est un rôle de composition", s'exclament les uns et les autres. Marie-France est contente de son effet. Son personnage instruit le procès, "car elle n'attend plus rien de la vie et elle a l'expérience, la sagesse".
"Pour la Roche-Piquet, il voulait une blonde, alors...", taquine Anne Jacquemin. "Mais non, cela fait dix ans qu'il veut travailler avec toi", rétorque Marie-France. "J'ai pensé tout de suite à toi, et en l'espace de quinze jours, je te croise trois fois (au théâtre, dans le métro...), si ce n'était pas un signe !", rappelle Régis. "Mon personnage est le plus abîmé, le plus usé. Devenue un Don Juan en jupons, elle court à sa perte, ne craignant même pas la petite vérole."
Régis s'est offert le rôle de Sganarelle. "Il est un chroniqueur. Il commente, réinvente, manipule, il gère la légende. On croit ce qu'il dit. Dès le début, il annonce la couleur, Don Juan n'est plus Don Juan." Bernard regarde son valet avec bienveillance et ajoute : "C'est même son fonds de commerce, une mine d'or." Chez Schmitt, Sganarelle ne pleure pas l'absence de ses gages mais le fait que son maître les lui règle. "Cela signifie qu'il perd ses droits d'auteur !", ajoute Bernard-Don Juan.
Personnage clé de l'histoire : le Chevalier. Je m'étonne du choix de Sacha, si viril. "C'est une coproductrice qui m'a soufflé l'idée", explique Régis. "Là où on attend un bel éphèbe, c'est un mec, un peu voyou qui arrive." Sacha, en prise avec un bon rhume, se redresse lorsque je souligne que cela ne doit pas être facile d'être celui dont Don Juan tombe amoureux. "Je conçois, dit Sacha, que l'amitié poussée à fond peut causer un trouble." Anne prend la parole. "Lorsque, je parle de la pièce, le plus souvent j'entends : 'Ah oui, c'est Don Juan homo', c'est agaçant." Tollé général. "Ce n'est pas cela, c'est réducteur !" Régis poursuit. "Quand on m'a suggéré de prendre Sacha, cela racontait ce que moi, j'avais envie de dire sur ce trouble."

Le thème du trouble
"C'est exactement cela l'enjeu de la pièce !", commente Bernard. "Être troublé, cela implique qu'il y a de la vie. En amour, il faut accepter d'être soi, de s'abandonner. Il n'y en a pas beaucoup qui ont cette démarche", poursuit Anne. Pour Régis, c'est aussi l'histoire "un choc". Bernard prend la parole : "Ordinairement, Don Juan se retrouve face à des femmes toujours en demande. Et là, il se retrouve devant quelque chose qu'il ne comprend pas. C'est dangereux l'amour. On peut en mourir." C'est ce que choisira le Chevalier. "On peut être ratatiné, détruit." Ce qui arrive à Don Juan. "On trouve là le philosophe Schmitt", souligne Régis. Ils sont tous unanimes pour trouver que Don Juan ne comprend pas ce qui lui est arrivé. "Au début de la pièce, Don Juan joue à Don Juan, mais le cœur n'y est pas." Régis : "Le sentiment amoureux, c'est quand on ressent le vide que laisse l'autre. Il n'y a pas de réponse à ce vide." Bernard : "Si, tu peux le combler par la quête... Ce que fait Don Juan... Pourquoi dit-il à Angélique : 'J'aurais pu t'aimer." ?" Sacha : "Il aurait pu le dire à n'importe qui !" Bernard : "En revanche, je ne crois pas que Don Juan soit affaibli à la fin." Régis : "Oui mais en même temps, il est perturbé." Bernard, facétieux : "Je m'en fous, cette scène, je la joue de dos." Marie-France : "Mais on dit plein de choses avec le dos !"

Le mythe de Don Juan
À ma question "Pourquoi Don Juan plaît-il tant aux femmes ?", Marie-France répond : "Pour une femme, c'est valorisant d'être sa conquête." Bernard : "C'est sa réputation qui plaît." Anne : "C'est quelqu'un de libre, sans tabou... Il révèle les femmes." Bernard : "Chez la femme, il y a deux images récurrentes : le Prince charmant et le Don Juan. Dieu et le Diable." Anne : "C'est un grand connaisseur, il sait quoi faire, quoi dire..." Sacha : "La femme crée Don Juan, parce qu'elle projette quelque chose sur lui." "Il sait de quoi il parle le mini-Don Juan...", ironise fièrement Marie-France. Pour tous, la vision que Schmitt livre sur ce personnage est plus proche de celle de Mozart. Je souligne qu'elle est même assez proche des Liaisons dangereuses de Laclos. "Le rôle d'Angélique est d'une grande modernité. Elle a 20 ans, elle dit tu m'épouses et, ensuite, je fais ce que je veux, je peux prendre le palefrenier", reprend Régis. Là, c'est presque du D. H. Lawrence. "Toute cette conversation donne drôlement envie de commencer", s'enthousiasme Anne. Régis jette un œil à la tablée. "Je vous ai envoyé le planning des répétitions." Un silence dubitatif accueille la phrase. "Vous ouvrez quand vos boîtes mail ? C'est un monde !"
Paru le 23/11/2007

(10 notes)
NUIT DE VALOGNES (LA)
MONFORT THÉÂTRE
Du jeudi 15 novembre 2007 au dimanche 13 janvier 2008

COMÉDIE DRAMATIQUE. Une nuit, dans un manoir perdu de la lande normande, cinq femmes se réunissent pour instruire le procès de Don Juan. Ses anciennes victimes veulent l'obliger à épouser la dernière de ses conquêtes. Mais curieusement, Don Juan accepte. La vie lui aurait-elle déjà fait ce procès? La fin d'un mythe?

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