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D.R.


Le rendez-vous de Marie-Céline avec Christophe Lidon
Depuis des années, il nous offre de magnifiques spectacles qui nous transportent à chaque fois. Il sait si bien faire entendre un texte. Actuellement, il met en scène "L'Évangile selon Pilate" et "La Nuit des oliviers" d'Éric-Emmanuel Schmitt au Montparnasse, "Soie" d'Alessandro Barrico au Studio des Champs-Élysées. Portrait d'un artiste doué.
"Quelle belle année !"

Le rendez-vous a lieu dans un salon de thé juste en face du théâtre de l'Œuvre où il participe à un séminaire. Depuis le mois de novembre, il court après le temps, passant d'un spectacle à l'autre. Hasards du calendrier qui font que tout s'enchaîne en un tir groupé. La réalisation d'un projet est longue à aboutir, à trouver sa place. La Nuit des oliviers s'est montée sur la dynamique de L'Évangile selon Pilate. La création de Soie de Baricco, avec Samuel Labarthe, a été repoussée de six mois. Entre-temps, Mister Cauchemar, le spectacle qu'il a mis en scène pour le Créa de Didier Grossman, s'est installé à l'auditorium de l'Opéra Bastille. À cela se rajoutent les premières représentations de Mises aux placards, un spectacle de textes contemporains, qu'il réalise avec sa compagnie, "La Nuit et le Moment théâtre". On se demande comment il fait. Va-t-il, comme certains, se perdre à passer d'une chose à l'autre ? C'est méconnaître son profond respect du travail bien fait. Car l'homme est un perfectionniste qui sait admirablement s'entourer. Chaque projet a été conçu en son temps, sans jamais empiéter sur l'autre. Il a une petite mine et, à quelques jours de la première de Soie, la tension devient palpable. Avant de commencer notre entretien, il passe un coup de téléphone aux comédiens de la compagnie pour les rassurer de son soutien. Ce soir, il ne pourra être à leurs côtés. Attentif au bien-être de chacun, il délivre ses dernières recommandations, les encourage.

Un entrepreneur

Le théâtre est une passion qui prend ses racines dans son adolescence. Il fut d'abord comédien, car c'est la première vitrine du métier. À la Comédie-Française, il travailla auprès de Vitez, Boutté, Lassalle. Il vient à la mise en scène poussé par une évidence qu'il ne peut mettre en mots. Il reconnaît qu'il y a dans cette démarche un rapport avec son père. "Il était entrepreneur, j'ai voulu entreprendre." Curieusement, il n'a jamais fait d'assistanat, se lançant sans l'aide de personne. "Je voulais montrer qu'on pouvait y arriver seul, sans être le fils de..., l'ami de..." Le travail de compagnie s'imposa de lui-même, "le fantasme de la troupe", celle de Molière, base même du théâtre. "Une compagnie c'est un travail collectif avant tout. J'ai toujours eu envie d'entraîner une équipe, de défendre un théâtre." C'est un magnifique outil pour aborder la création. Il met en scène des auteurs classiques, car "il nous fallait une tête d'affiche". Lorsque l'on est un jeune metteur en scène, entouré de jeunes comédiens, la seule vedette fédératrice demeure l'auteur. Il suit le chemin des festivals, comme Avignon, Sarlat, Angers, où se fidélise un public de plus en plus nombreux. Pour Christophe Lidon, il doit exister une "catharsis entre le comédien et le texte, le public et le comédien, le public et le texte". Sans oublier l'aventure des formidables tournées en Afrique et dans l'océan Indien, où durant des années, la compagnie allait représenter avec succès la culture française. À Paris, ce furent tout d'abord essentiellement les théâtres municipaux comme le Théâtre 14, le Théâtre 13 et le Mouffetard, qui accueillirent régulièrement ses spectacles.

Un homme de troupe

Novembre 1994. Comme cela arrive dans le monde du théâtre, un sacré bouche-à-oreille s'est mis en marche. "Il y a un très beau spectacle d'une jeune compagnie à voir absolument au Lucernaire, La Locandiera de Goldoni." Tout y était limpide, vivant. Christophe Lidon nous offrait un monde de chair où les sentiments amoureux résonnaient au plus juste, au plus vrai. Pour la première fois, nous découvrions la patte d'un metteur en scène inventif et sensible. Sa scénographie poétique, dépouillée était si lumineuse. C'était esthétique et charnel à la fois. En 1996, ce fut le prodigieux Andromaque de Racine. Retrouvant une résonance vivante, les alexandrins coulaient. Les sentiments les faisaient respirer et exister. Lidon rendait "au corps la violence des sentiments et la puissance des mots". L'une de ses lignes directrices : "Donner du corps au mot et en sortir toute l'émotion." Il se rappelle, en souriant : "On m'a souvent reproché de faire traîner mes comédiens par terre. En fait, ils ne faisaient que vivre l'action. C'étaient des corps avec des élans." Pour lui, "les mots doivent être incarnés." Ses acteurs "mouillent leur chemise" en se donnant tout entiers, sans demi-mesure. "Je fais un théâtre physique et corporel. C'est pour ces raisons que j'ai travaillé sur un spectacle de sortie avec le Centre national des Arts du cirque et d'Opéra avec le Créa." Puis viennent Le Songe d'une nuit d'été de Shakespeare, George Dandin de Molière, Marie Tudor de Victor Hugo. À chaque fois, la même fête des sens et des émotions. Il y avait une telle énergie, celle générée par un travail d'équipe. Lidon a toujours su s'entourer. Il y a le noyau fort, les comédiens, bien sûr, mais aussi toute la technique : Marie-Hélène Pinon pour les lumières, Aurore Popineau pour les costumes, Gérald Ascargorta, Claude Lemaire pour les décors... Avec 3 francs 6 sous, ils arrivaient à faire, non pas des miracles, mais du grandiose. Si la compagnie a eu des résidences, elle cherche actuellement un port d'attache. "Une compagnie doit faire partie de la vie culturelle d'une ville, ce que nous avons toujours concrétisé dans nos lieux de résidence. Une troupe investit le lieu où elle s'installe, propose des choses, vit avec la cité."

L'envol

Printemps 1998. Le Centre national dramatique de La Criée, à Marseille, accueille les premières représentations de La Mouette de Tchekhov. Hormis Anne-Charlotte Bory et Bernard Malaka, acteur fétiche de Lidon, la distribution était principalement composée de comédiens extérieurs à la compagnie. Et pas des moindres ! Danièle Lebrun, Jean-Claude Bouillon et Bernard Alane. Toute la famille Alane participera par la suite à de nombreux projets de Lidon et Valérie deviendra sa plus fidèle collaboratrice artistique. De nouveaux horizons s'annoncent pour la compagnie qui, pour la première fois, peut s'attaquer à un auteur contemporain, avec L'Œuf de Félicien Marceau. L'année 2000 fut une année prospère. Elle débute au Petit Théâtre de Paris par Leçon de nuit d'après Dominique Vivant Denon, avec Danièle Lebrun, Benjamin Boyer et Pascale Arbillot. Ce premier spectacle hors compagnie marque un tournant dans la créativité de Christophe Lidon. "J'aime traiter des textes non théâtraux à la base et en faire une œuvre de théâtre." La même année, il monte La Trilogie de la villégiature de Goldoni, un beau moment de théâtre qui se promena dans toute la France mais qui, injustement, n'a pas encore trouvé de salle pour l'accueillir à Paris. L'année se termine au Studio de la Comédie-Française, avec La Nuit à l'envers de Xavier Durringer. En 2001, ce fut Le Misanthrope de Molière, en 2002, Le Petit Violon de
Jean-Claude Grumberg avec Bruno Abraham-Kremer à La Criée.

La maturité

Ils sont nombreux à suivre de près son travail et à lui faire confiance. Éric-Emmanuel Schmitt fait partie de ceux-là. Il a vu La Mouette, La Trilogie de la villégiature, Le Misanthrope. Il le prévient : "Nous travaillerons ensemble, car vous êtes un metteur en scène qui fait entendre les mots de l'auteur." Éric-Emmanuel Schmitt est de ceux qui tiennent leurs promesses. Ce sera Oscar et la Dame rose avec Danièle Darrieux. Lidon ne vend pas son âme au diable et reste fidèle à sa vision du théâtre. Sa mise en scène et sa direction d'acteurs sont au service du texte. Toute sa poésie, sa sensibilité trouve résonance dans ce texte. Sous son air terrien, il est d'une fragilité enfantine. Percent beaucoup de souffrances cachées et un besoin de reconnaissance. Celle dont un fils a besoin pour grandir. La rencontre de l'univers de Schmitt avec celui de Lidon est une évidence. Ils étaient faits pour se comprendre. "Schmitt donne de l'émotion à l'intelligence", souligne-t-il. "On ne sort pas d'un texte de Schmitt en se demandant si on va dîner italien ou chinois. On est accompagné par ce que l'on vient d'entendre." Leur collaboration continue avec L'Évangile selon Pilate avec Jacques Weber et Erwan Daouphars dans la grande salle du Montparnasse et La Nuit des oliviers avec Frédéric Quiring au Petit Montparnasse. Deux spectacles d'une grâce et d'une intelligence aériennes. Il travaille avec les vedettes de la même manière qu'avec les comédiens de sa troupe. Le résultat est là. Jamais ils n'ont été si justes, si magnifiques.

Onze années de rendez-vous

Nous avons débuté ensemble. Nos parcours se sont souvent croisés au gré de spectacles, puis au fil d'une amitié qui s'est renforcée avec le temps. Dès La Locandiera, j'ai été bouleversée par son travail. Un véritable coup de foudre artistique ! Je découvrais enfin un théâtre qui parlait à mon entendement et touchait ma sensibilité. À partir de là, je n'allais manquer aucune de ses créations. Cette amitié, née d'un profond respect pour notre travail, n'enlève rien à l'impartialité du jugement, bien au contraire. J'emprunterai ces mots de Montaigne : "Parce que c'était lui, parce que c'était moi."


J'ai donc demandé à Jacques Weber, Erwan Daouphars ("L'Évangile selon Pilate"), à Frédéric Quiring ("La Nuit des oliviers"), et Samuel Labarthe ("Soie")...

... une qualité chez Lidon :
J. Weber : "La Précision."
E. Daouphars : "Travailleur acharné."
F. Quiring : "Sa confiance, ses doutes."
S. Labarthe : "Son enthousiasme, sa part d'enfance et sa vivacité d'esprit."

... un défaut chez Lidon :
J. Weber : "La Précision."
E. Daouphars : "Têtu."
F. Quiring : "Il paraît qu'il roule en Smart avec un casque de moto sur la tête !"
S. Labarthe : "Un désir immense de reconnaissance (et je le reconnais)."

Portrait par Marie-Céline Nivière
Paru le 02/05/2005

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