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D.R.


Pierre Barillet
Auteur et spectateur de théâtre
"Fleur de cactus", "Folle Amanda", "Lily et Lily"... Aux côtés de Jean-Pierre Grédy, Pierre Barillet a écrit quelques-uns des plus grands succès du théâtre de divertissement de la seconde moitié du xxe siècle. Ayant repris son indépendance depuis une dizaine d'années, c'est seul qu'il publie aujourd'hui "À la ville comme à la scène"*, recueil de souvenirs dans lequel il revient sur sa vie et ses émotions théâtrales.
Qu'est-ce qui vous a donné envie de faire revivre, dans ce livre, les nombreux spectacles auxquels vous avez assisté ?

Tout simplement l'amour du théâtre. Car il s'agit d'un art très éphémère. À 99%, tout se perd au théâtre. Une fois le rideau de la dernière représentation tombé, il ne reste plus rien. Et je trouve ça assez injuste. J'ai souhaité écrire ce livre pour que quelque chose survive de toutes les émotions théâtrales qui ont accompagné ma vie.

Comme l'indique le titre de votre ouvrage, vous parlez également de votre vie privée, notamment de votre homosexualité. Pourquoi cela ?

Parce que cela aurait été un peu hypocrite, surtout de nos jours, de ne pas accompagner tous ces souvenirs de quelques éléments de ma vie personnelle. Sans non plus tomber dans l'excès inverse, car ma nature me porte spontanément vers la discrétion. D'ailleurs, je ne trouve pas ma vie privée particulièrement intéressante. Je me suis donc contenté de ponctuer certaines dates de souvenirs personnels ainsi que d'événements de l'actualité d'alors. Il m'a également semblé intéressant de me pencher sur le rôle positif qu'a joué le traitement de l'homosexualité au théâtre dans la libération des mœurs.

Enfant, vous ressentiez déjà une attraction particulière pour l'art dramatique. Qu'est-ce qui, selon vous, peut expliquer cet attrait ?

Rien... C'est absolument inexplicable. Mes parents allaient voir, comme tous les bourgeois moyens, trois ou quatre pièces à succès dans l'année. Mais ils n'ont jamais développé, chez moi, le goût du spectacle. Cette attirance pour le théâtre était comme innée. Enfant, je disais déjà que, plus tard, je serais dramaturge. J'ai d'ailleurs très tôt commencé à écrire des tragédies en vers. Je me croyais très grave ! Finalement, c'est un accident de parcours si j'ai fait carrière dans la comédie !

Une fois lancé dans le métier, pourquoi ne vous êtes-vous pas redirigé vers un registre plus dramatique ?

C'est vrai que j'aurais sans doute aimé le faire, mais je me suis dit que si le succès était venu avec des comédies, c'était que je devais être fait pour ça, qu'il fallait que je cultive ce genre-là.

On vous a souvent rangé dans la catégorie des auteurs de Boulevard. Que pensez-vous de cette étiquette ?

Je déteste l'expression "théâtre de Boulevard" et le mépris qui, souvent, l'accompagne. Je préfère, de loin, parler de théâtre de divertissement, même si les pièces d'Anouilh, que je classe dans ce registre-là, ne sont pas si souriantes que ça ! Si on appelle "théâtre de Boulevard" un théâtre qui présente la vie sous un jour critique et satirique, mais avant tout optimiste, je veux bien être assimilé à cela. Je pense qu'en sortant de nos pièces, les spectateurs étaient un peu réconciliés avec eux-mêmes, envisageaient la journée du lendemain avec joie plutôt qu'avec l'envie de se flinguer ! Ce qui est très pervers, c'est qu'aujourd'hui, les ennemis du théâtre de divertissement mettent tout dans le même sac. Car il est vrai que, depuis de nombreuses années, on assiste à des farces d'une bassesse et d'une vulgarité qui n'ont plus rien à voir, par exemple, avec le théâtre de Roussin, dont les comédies étaient finalement révolutionnaires ! Il abordait des sujets de société très osés pour ces années-là...

Il devait bien y avoir, également, de mauvaises comédies, à l'époque...

Oui, c'est vrai. Mais, il y en avait aussi beaucoup de bonnes ! Ce qui est rare à présent.

Votre rencontre avec Cocteau a été déterminante pour l'aspirant écrivain que vous étiez. Comment l'avez-vous connu ?

J'ai sonné à sa porte, et comme il était là, il m'a reçu ! C'était pendant la guerre. À l'époque, il n'y avait pas de digicodes. Des concierges, oui, mais dans la journée, ils ne vous arrêtaient pas, ils mitonnaient leur pot-au-feu et caressaient leur chat ! Les gens n'étaient pas du tout inaccessibles. Aujourd'hui, j'imagine que ce serait beaucoup plus difficile, le monde s'est
déshumanisé. Et puis, il faut dire que Cocteau aimait être entouré de jeunes gens. C'était une manière, pour lui, d'exister intellectuellement. Car lorsque Sartre est devenu célèbre, il a beaucoup souffert de perdre un peu du rayonnement qui avait été le sien.

En quoi vous a-t-il aidé ?

Il était d'une très grande générosité, lisait toutes mes élucubrations, mes gribouillis, m'en faisait la critique. Le côtoyer était extrêmement instructif, car il était prodigieusement intelligent avec l'esprit paradoxal qu'on lui connaît... Il m'a recommandé, m'a envoyé aux uns et aux autres, à ceux qui pouvaient m'être utiles.

Durant de nombreuses années, vous avez mené une existence très mondaine. Pensez-vous que ces relations ont été importantes pour votre carrière ?

Elles ont sûrement dû me servir. Mais pour être parfaitement franc, j'ai surtout mené cette vie parce que j'ai eu, à une époque, une crise de snobisme ! Ce monde-là m'a épaté. J'étais un peu comme un "prolo" à la cour ! Mais ce qui m'éblouissait le plus, c'était tout de même le spectacle, le théâtre que représentaient ces événements mondains. Quand je réfléchis, à présent, je crois que ça ne m'amusait pas vraiment. La preuve, c'est que je me suis peu à peu totalement retiré de tout ça.

Comment est née votre collaboration avec Jean-Pierre Grédy ?

En fait, Jean-Pierre Grédy voulait faire du cinéma. Nous avions travaillé, ensemble, sur des scénarii. Aucun n'a été tourné, mais nous nous sommes tout de suite très bien accordés dans le travail. Notre première pièce, Le Don d'Adèle, a vraiment été écrite pour nous amuser. Mais une fois terminée, nous nous sommes dit qu'il était dommage de ne pas la faire lire... Elle a plu, a été montée et a remporté un succès considérable. Après ça, nous avons décidé d'en écrire tout de suite une autre, pour profiter de cet élan.

Quel était votre mode de travail ?

Nous fonctionnions beaucoup en ping-pong, car nous étions très complémentaires. Jean-Pierre Grédy filtrait davantage les choses que moi. Il cherchait plus une logique, une construction. Moi, j'étais plus spontané dans les dialogues. D'ailleurs, il considérait que j'étais beaucoup plus inspiré lorsque je n'écrivais pas, quand c'était lui qui tenait la plume. Parfois, je m'énervais car il était très tatillon, d'ailleurs, souvent à juste titre. Moi, je ne voyais pas toujours très bien pourquoi il fallait toujours revenir en arrière et recommencer !

Est-ce que l'un ou l'autre a eu envie, un jour, d'écrire seul ?

Oui, certainement, lui comme moi. Mais nous étions liés par le succès. Nous étions devenus "Barillet et Grédy" et je ne suis pas sûr que l'on aurait autant intéressé individuellement.

Pourquoi avez-vous cessé d'écrire pour le théâtre ?

Parce que je pense qu'il faut être relativement jeune pour cela, afin d'être le reflet de la société dans laquelle on vit. Aujourd'hui, mon regard est sans doute moins aigu qu'avant, les amis que je fréquente sont principalement de mon âge... J'ai aussi des amis jeunes, mais il y a une distanciation entre nous, je ne vis pas leur vie. Je ne suis plus un témoin actif de ce qui se passe autour de moi.

Comment êtes-vous parvenu à faire votre deuil de l'écriture théâtrale ?

En faisant autre chose ! (Rires.) Il est vrai que j'ai connu un moment de flottement avant de me mettre à écrire seul. Élisabeth Badinter, qui est une grande amie, m'a alors conseillé de trouver un personnage et d'écrire un ouvrage sur sa vie. C'est comme ça que m'est venue l'idée de mon livre sur Flers et Caillavet (ndlr : Les Seigneurs du rire, paru en 1999 aux éditions Fayard). Depuis ce moment-là, j'écris à peu près tous les jours. Et je dois avouer que je prends beaucoup de plaisir à le faire, même si, parfois, je suis envahi par la nostalgie de mes après-midi de travail avec Jean-Pierre Grédy.


* Éditions de Fallois, 472 p., 23 €.
Interview par Manuel Piolat Soleymat
Paru le 06/05/2005

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