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Juan Hernandez


Stéphane Freiss
L'automne 2004 a, pour Stéphane Freiss, un goût d'été. Les hasards de la vie, ces petits miracles qu'il faut prendre comme des cadeaux, ont propulsé l'acteur sur les frontons de cinéma, avec "5 x 2" de Ozon, "Un grand rôle" de Steve Suissa, sorti à un mois d'intervalle, et sur le devant de la scène théâtrale avec "Brooklyn Boy" de Donald Margulies, dans une mise en scène de Michel Fagadau à la Comédie des Champs-Élysées.
Un homme solaire

Réussir à caler une date avec Stéphane Freiss est un tour de force, tant son emploi du temps est chargé. Le rendez-vous a lieu au Bar des théâtres, juste en face de la Comédie des Champs-Élysées. L'insaisissable homme pressé est en retard. Passe alors une petite voiture rouge, à son bord le comédien. Il fait un signe désespéré. Il n'y a pas de place. On se croirait dans un film, entre Sautet et Scola. Il entre dans le restaurant, solaire, joyeux. Il s'excuse et taquine gentiment son attachée de presse sur sa tenue vestimentaire. Il commande un hamburger qu'il dévore, s'excusant en riant de devoir me parler la bouche pleine. Ce rendez-vous sera tout sauf formel, une sorte de discussion à bâtons rompus, où l'on passe du coq à l'âne. Quand il vous parle, c'est souvent les yeux au fond des yeux, scrutant une réaction. Nous parlons des sorties pour les enfants, de la rentrée théâtrale et de cinéma. C'est un spectateur attentif, qui aime découvrir et n'hésite pas à aller voir un film iranien après la lecture d'un papier dans Pariscope. La critique a son rôle à jouer. La veille, les premiers critiques étaient dans la salle.

"C'est un spectacle qui me ressemble"

Nous évoquons la fragilité d'une représentation. Le théâtre, "c'est du spectacle vivant, par conséquent, aucune représentation ne ressemble totalement à une autre. Surtout avec une pièce comme celle-ci. Les mots sont presque à réinventer chaque soir. Je suis le passager d'une voiture que les autres conduisent et je ne quitte pas la scène". Il interprète un romancier qui publie un livre sur son enfance à Brooklyn, dans lequel il évoque ses démêlés avec son père, sa petite amie... Le roman est un succès, devenant un pavé dans la mare pour son entourage, qui demande sa part de droits d'auteur. "Mon personnage est acculé à un mur. Il y a beaucoup d'ironie dans ce texte." Il aime énormément ce spectacle. "C'est une pièce qui parle au plus profond de moi-même." Le personnage de Maurice Chevit lui rappelle son grand-père. Stéphane Freiss a largement participé à l'élaboration de ces représentations. Il s'emballe, s'anime, se fait encore plus volubile. Il n'est pourtant pas à l'origine du projet. C'est Michel Fagadau. "Il m'a donné à lire le texte et j'ai été emballé ! La première force de Fagadau, c'est de sentir un texte. Et c'est important ça." La pièce se déroule dans un milieu juif américain. "Aujourd'hui, surtout en ce moment, parler de judaïsme, ce n'est pas facile." Il esquisse un geste pour effacer une colère prête à surgir. Après un court silence, il retrouve son sourire. "C'est un prétexte. La pièce porte un regard universel sur les relations père-fils, l'amitié, les femmes, l'amour. Ce n'est surtout pas une pièce communautaire." Les sentiments étant exprimés plus "bruyamment" qu'ailleurs, c'est pour cela que la famille juive est souvent au cœur d'œuvres. En riant, nous évoquons le syndrome de la "mère juive" qui serait, dans Brooklyn Boy, le "père juif".

Un homme de scène

Nous plaisantons sur les derniers articles où reviennent les remarques au sujet du "Top", du "retour", de cette "traversée du désert". En regardant son parcours, son désert ressemblerait plutôt à un dessert, dont la cerise serait effectivement cette rentrée bien remplie. Car il n'a jamais cessé de travailler, passant du cinéma au théâtre, et faisant un détour par la télévision. Il a construit sa vie et donc sa carrière. Pas dans le sens carriériste, sinon il n'aurait pas connu ces hauts et ces bas nécessaires. Il aime l'image de la maison que l'on construit. "Avec le recul, je peux me dire que je ne suis pas si mal dans cette maison." Tout est allé vite, peut-être trop. Stéphane Freiss avoue être "d'une exigence maladive". De celle qui fait douter et avancer. "Je hais la radinerie", bien sûr pas celle du porte-monnaie, mais celle du cœur et des sentiments. "Il faut de l'échange, sinon je ne comprends pas, je pars et je passe à autre chose." Je bondis sur la phrase et lui demande si ce n'est pas pour cette raison qu'il a quitté la Comédie-Française. "C'est par immaturité. C'est une bonne maison. Mais je n'avais pas envie que l'on me dise non si j'avais un projet ailleurs." Chouans l'a propulsé sous les feux des projecteurs. De tels rôles rognent souvent les ailes. En fait, il a rarement quitté la scène. C'était bien au
La Bruyère, dans une mise en scène de Stephan Meldegg, lui a valu le Molière de la révélation théâtrale en 1992. Ses dernières prestations étaient dans Variations énigmatiques de Schmitt avec Delon, Trois Versions de la vie de Yasmina Reza avec Berry, La Jalousie de Guitry avec Piccoli. "Tous les deux ans, je suis sur une scène, selon les propositions, le désir de faire tel ou tel projet."

Des débuts de rêve

Il a eu la chance de débuter au théâtre sous les ordres du grand Strehler. Lorsqu'on se remémore le Maestro, Stéphane Freiss s'enflamme. Il nous conte l'aventure, nous propulsant avec lui sur la scène, dans les coulisses. C'était pour L'Illusion comique au Théâtre de l'Europe (Odéon), avec Gérard Desarthe, Didier Sandre, Henri Virlogeux, Nathalie Nell. "Je sortais du conservatoire, que je n'ai pas fini, au demeurant. Desarthe y entrait comme professeur. Desarthe, un dieu vivant pour les jeunes comédiens, me parlait d'égal à égal, me demandant ce que je pensais du jeu de tel comédien. J'étais sur un nuage. Dans cette pièce, j'étais aussi spectateur. Je regardais les autres jouer." Il reconnaît que depuis, il aime creuser un texte, une indication, "je me dis, "y'a à manger là !"". En parlant de "manger", il a terminé son repas et il est temps de nous séparer. Il se lève et m'embrasse avec la générosité et la
spontanéité qui font tout son charme.
Portrait par Marie-Céline Nivière
Paru le 13/12/2004

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