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S. Leforestier


Le rendez-vous de Marie-Céline avec Christine Delaroche
Le feuilleton télévisé "Belphégor" en a fait une immense vedette. Pourtant, elle a choisi la discrétion et préféré vivre au plus près de ses goûts artistiques et de sa conception de la vie. Aujourd'hui, elle revient sur les planches dans la pièce de Gérard Moulévrier "Folles de son corps", mise en scène par Alain Sachs, aux Bouffes Parisiens.
Portrait d'une femme étonnante.
Mai 2000, le téléphone du journal sonne. Au bout du fil, une voix familière à l'oreille s'excuse de me déranger et se présente. C'est Christine Delaroche qui, faisant office de son propre attaché de presse, me demande si je peux venir assister à son tour de chant. De Christine Delaroche, j'ai surtout des images d'Épinal en tête, Belphégor et Joséphine. Finalement, je sais peu de choses sur elle et je ne l'ai jamais vue jouer. C'est sa spontanéité, son naturel et cette voix joyeuse qui me font répondre "oui, pourquoi pas ?" et prendre une date. Je ne choisis pas la meilleure pour un artiste, un soir de jeudi de l'Ascension. Pas un chat dans Paris, et encore moins dans les salles de spectacle. Nous sommes quatre, dont la délicieuse Annie Grandjanin du Figaroscope. Sans se démonter, un peu fataliste, Christine Delaroche vient nous voir avant la représentation et nous demande ce que nous voulons faire. Nous sommes là, alors autant y aller. À travers des chansons écrites par elle et empruntées à d'autres, elle raconte une femme qui s'accroche avec optimisme à ce bonheur insoutenable qui a tendance à vouloir prendre la tangente. À la fin du récital, je me dis une belle vérité : Il ne faut jamais se faire d'idées préconçues, surtout lorsqu'elles ne sont basées sur rien. Pour nous remercier de lui avoir offert de notre temps, elle nous invite à prendre le verre de l'amitié. Jamais ce mot n'eut plus de sens. Je découvre une femme adorable, pétrie d'humour et de tendresse. Quatre ans plus tard, je la retrouve pour un "Rendez-vous" fort agréable.

"À chaque fois, on recommence à zéro"

J'arrive au théâtre à 18 heures. Je me présente au caissier qui prévient Christine Delaroche de mon arrivée. Elle ne tarde pas à descendre. Comme un rayon de soleil, un sourire accroché aux lèvres. Je n'ai jamais croisé Christine Delaroche sans son sourire. Il doit la suivre partout, avec naturel. Nous choisissons de nous installer chez Mario. Ce rade typique, avec habitués accrochés au bar et un patron qui semble sortir d'une chanson de Brassens, est situé à côté du théâtre. Aux murs, des affiches des spectacles des Bouffes avec hommage des artistes au patron.
Comme il faut bien débuter par quelque chose, j'évoque la pièce qu'elle vient de commencer six jours plutôt, Folles de son corps. Pour cette
comédienne, qui a quarante ans de métier, un spectacle "est toujours une aventure de plus. C'est terrible, à chaque fois on recommence à zéro, on ne sait rien". Elle considère avec modestie qu'il lui reste toujours à apprendre et même à réapprendre. Elle m'explique qu'à partir de 4 heures de l'après-midi, une grosse boule s'installe dans la région du plexus. "Plus on avance plus c'est dur. On est son propre instrument. La confiance en soi n'est plus la même." D'autant que le metteur en scène Alain Sachs est "précis". Elle est ravie de travailler avec lui et d'avoir fait sa connaissance. "C'est un homme formidable, d'une gentillesse... Et quel talent !" Ce qui l'amuse beaucoup dans cette pièce de Gérard Moulévrier, c'est le thème abordé. "C'est rare et même gonflé de faire une pièce sur le 3e âge." L'âge ne lui pose pas de problème. La pièce est un divertissement "qui fonctionne bien avec le public. On a de magnifiques retours d'éclats de rire".

"C'est fragile une pièce d'humour"

Madame Perron, son personnage, est directrice d'une maison de retraite aisée du sud de la France. Elle a fort à faire entre une pensionnaire qui désire à tout prix monter une revue de music-hall et l'arrivée d'un prof de gym qui fait des ravages dans toute la maison. "C'est une comédie, où l'on danse, chante. Sur scène, il y a quatre musiciens. C'est vraiment agréable." Justement un des musiciens passe par là, traînant son imposante contrebasse. Christine Delaroche le salue d'une joyeuse boutade : "J'ai toujours dit que la clarinette, c'était plus facile !" Nous évoquons la vedette, la tête d'affiche, Marthe Mercadier. "Le rôle de Marthe est beau. Il est dynamique. Elle explique aux autres qu'il faut bouger, montrer que l'on est vivant. Marthe me fascine, elle a une énergie folle. C'est quelqu'un de très chaleureux." Visiblement, ils forment une belle équipe. "On s'amuse beaucoup." Surtout, maintenant que la pièce est lancée. "On commence même à voir les personnages dont on parle, mais qui ne sont jamais visibles pour le public. Cela aide le ressort comique quand tous les hors-champ prennent forme. C'est si fragile une pièce d'humour." Un homme arrive. "La plus belle fille du théâtre français !", s'exclame-t-il avant de l'embrasser. Je lis dans les yeux de Christine Delaroche une grande interrogation. "Qui est-ce ?" Visiblement dans un état d'ébriété avancé, il demande comment se déroule les représentations. Avec calme et beaucoup de douceur, elle se débarrasse de l'importun qui s'installe au zinc. "Faut jouer ça comme un vaudeville !", lance-t-il. Nous nous efforçons de ne pas rire. Nous laissons le Monsieur Je-sais-tout soliloquer et nous continuons notre conversation.

Une philosophe

Je pose alors ma question préférée. "Pourquoi et comment as-tu décidé de devenir comédienne ?" Elle rit. "Par curiosité. Je voulais faire comme toi, écrire sur le théâtre." À quoi je réponds : "Ben, moi je voulais être comédienne et j'écris sur le théâtre." En l'écoutant évoquer son parcours, je me dis de nouveau que les apparences sont trompeuses. Elle a obtenu son bac philo à 16 ans, avec mention, suivi des études de lettres à la Sorbonne. Comme le théâtre l'attire, elle décide de suivre des cours. "Je voulais voir et comprendre comment cela fonctionnait." Elle entre chez Tania Balachova. Ses compagnons s'appellent Pierre et Catherine Arditi, Dominique Labourier. Un an après, elle entre au Conservatoire. Elle n'en lâche pas pour autant ses études et poursuit une licence de philo. Ses professeurs ont pour noms prestigieux Jankélévitch et Aron. À la fin de sa première année de Conservatoire, elle accompagne un ami sur un casting. "Juste pour voir comme cela se passait." L'ami n'est pas engagé, elle oui. Classique. Le feuilleton s'appelle Belphégor. Il n'y a rien à rajouter. "C'est l'inconscience, celle de la jeunesse qui m'a fait faire tout ça !"

De "Belphégor" à Joséphine

Pour les jeunes, il faut savoir que ce feuilleton télévisé fut une véritable révolution. C'était en 1965. À cette époque, les postes de télévision n'avaient pas envahi les foyers. Les gens allaient au café où chez des amis regarder les aventures du fantôme du Louvre. "Comme Gréco était absente de Paris, la promotion s'est faite sur ma petite personne." Avec un tel succès, comment a-t-elle résisté à l'appel du star system. "C'est vrai que Belphégor m'a servie. Grâce à ce feuilleton, c'était enclenché." Elle refuse une foule de propositions. "Le cinéma ne m'attire pas, mais alors vraiment pas. Je voulais faire du théâtre." En vaillant petit soldat, elle continue le Conservatoire, dans la classe de Fernand Ledoux, en sort avec les honneurs, premiers accessits de comédie classique et moderne. Elle débute sur scène dans Mouche, une comédie musicale, sa passion. "Mes partenaires étaient Jean-Claude Drouot et Magali Noël. C'était tiré de Carnaval, adapté du film Lili avec Leslie Caron et Mel Ferrer." Elle enchaîne avec Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare, dans une mise en scène de Lavelli au Théâtre de la Ville. Puis il y aura, Moravia, Sartre, Huis clos avec Daniel Gélin, et Kean, La Souricière d'Agatha Christie, une autre comédie musicale, Mayflower. "J'ai eu la chance d'avoir toujours pu vivre de mon métier. J'aime la voix. Je n'aime pas l'image. J'adore le son, la musique. Je suis comme un poisson dans l'eau dans un studio d'enregistrement. Ça me fascine." Elle rit. "J'ai vécu avec des musiciens ! Jamais avec des comédiens." Comme nous tous, elle s'est dépatouillée avec la vie. "Je n'ai pas de château, mais je suis libre. Je n'ai jamais rien calculé. Il se passait toujours quelque chose quand il le fallait." La preuve, l'aventure Napoléon avec Serge Lama. "Quelque chose d'énorme. Quatre ans, dont deux ans au Marigny et deux ans en tournée, plus de 1 million de spectateurs. Un souvenir magnifique !"
Nous reparlons de son tour de chant. "Il fallait que je le fasse, sinon je l'aurais regretté toute ma vie. Je me suis démenée comme une dingue. J'ai découvert ce que cela signifiait de faire un spectacle toute seule." Même si ce fut intime, elle a promené plus de 150 fois Sensualité bien élevée, d'Avignon à Paris. "Je suis heureuse, je suis allée jusqu'au bout d'un rêve." Mais il n'y en aura pas d'autre, pas dans ces conditions. "On évolue sur un parcours. Je reviens à mes amours anciennes, j'essaie d'écrire une pièce de théâtre." Je souligne qu'elle emploie le verbe "essayer". Elle a conscience de la difficulté. "On s'est mis à deux. J'écris avec une amie comédienne. On se complète."

"Bouillon de culture"

La conversation glisse sur la littérature. Christine Delaroche est une dévoreuse de livres. Nous faisons notre petit Bouillon de culture. Chacune évoque ses plaisirs de lectrice et ses auteurs. Son auteur préféré Simenon. Elle me conseille Fred Vargas. Tel un Holmes de bas étage, je m'exclame : "C'est très polar tout cela !" À quoi elle répond. "Ça dépend de mes humeurs. En ce moment, c'est polar. J'aime surtout lorsque c'est bien écrit." Puis elle me fait le coup de l'arroseur arrosé et se met à me poser beaucoup de questions. Nous sortons du bistrot, sur le trottoir nous croisons Jacques Ciron qui se bat avec un énorme rhume, puis l'adorable administrateur des Bouffes. Nous devisons. Il est temps de se quitter.
"Tu devrais venir tous les jours, mon trac s'est complètement envolé. C'est génial !"
Portrait par Marie-Céline Nivière
Paru le 01/06/2004

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