Connexion : Adhérent - Invité - Partenaire
Accueil Qui sommes nous Nos services Comment adhérer Questions courantes Contactez nous

Juan Hernandez


Le rendez-vous de Marie-Céline avec Pierre Santini
Rares sont les comédiens à avoir pu exercer leur métier comme Pierre Santini. Si la télévision en a fait une vedette, il a toujours privilégié le théâtre. Cet artiste sans frontières fut de l'aventure de la décentralisation. Il a joué à parts égales sur les scènes du public et du privé. Il a travaillé avec les plus grands, de Vilar à Brook en passant par Ribes, Savary, Planchon... Metteur en scène, adaptateur, depuis le mois d'octobre, il préside aux destinées du théâtre Mouffetard.
Le théâtre est avant tout
un divertissement
Le rendez-vous a lieu en son théâtre où il joue Mariage (en) blanc de Roberto Cavosi. J'en profite pour assister à la représentation. Malgré la présence au-dehors d'un soleil radieux, la salle est pleine à craquer. Après de nombreux applaudissements chaleureux, la salle se vide. Une sortie de spectacle est toujours un moment particulier. Les émotions sont encore palpables. Les commentaires fusent. Une vieille dame digne s'adresse à son amie "Quelle belle pièce de Boulevard !". De quoi s'étrangler ! Nous n'avons pas la même définition du genre. L'anecdote fera rire Pierre Santini. C'est déjà cela. Attendu de pied ferme par des admirateurs qu'il écoute attentivement, sa première préoccupation est de savoir s'ils ont passé un bon moment. Le théâtre est avant tout un divertissement. Il arrive jusqu'à moi et nous nous rendons dans son bureau directorial. On se croirait dans un film de Sautet. Le décor date de la création du lieu, c'est-à-dire des années 70. De sa voix douce et grave, il m'invite à m'asseoir. Y a pas à dire, l'artiste a gardé toute sa séduction. Sortant de scène, il a encore au fond du regard une petite parcelle de son personnage. La prise de contact est aisée, car nous avons en commun une valse. Eh oui, mesdames ! C'est un excellent valseur. Fermons la parenthèse.

"Je suis un chef de troupe"
Nous parlons d'abord de la pièce qu'il vient de jouer. Une pièce italienne qu'il a aussi adaptée et mise en scène. N'est-ce pas trop difficile de porter autant de casquettes ? Il sourit et répond qu'il ne les porte pas en même temps. "Pour faire plusieurs choses en même temps, il faut savoir s'entourer." L'adaptation a déjà cinq ans. Quant à la mise en scène, "je ressens mieux les choses lorsque je joue". Si ce ne fut pas facile tous les jours, les répétitions et la direction du théâtre se sont agencées par ordre de priorité et sans problème. Il est évident que l'homme n'a pas peur de la charge de travail. Quand on fait ce qu'on aime, c'est toujours plus simple. "Je suis un chef de troupe. J'aime prendre des responsabilités, provoquer les choses." D'autant plus que Pierre Santini est depuis 1999 président de l'Adami, société civile de répartition des droits des artistes-interprètes. Les charges ne lui font pas peur. Il vit totalement sa passion du théâtre.

Un artiste qui a roulé sa bosse
Justement, pourquoi avoir voulu la direction d'un théâtre ? Est-ce la réalisation d'un rêve ? L'homme s'anime. Dans un discours qu'il maîtrise parfaitement, Pierre Santini s'explique. "Mon métier de comédien me comble mais pas suffisamment. J'ai beaucoup roulé ma bosse et j'ai eu beaucoup de sujets d'insatisfaction." La lecture de sa biographie est étonnante. Il a participé activement dès 1960 au développement du théâtre populaire et de décentralisation en travaillant dans la plupart des théâtres subventionnés de Paris, de sa périphérie et de province. En pleine gloire télévisuelle, "les champs de betterave" ne lui ont pas fait peur. Les Caubériens comprennent l'allusion. Si Philippe Caubère l'égratigne dans un de ses spectacles, on retiendra pour leçon que rares furent les artistes à suivre le parcours de Santini. Il aurait pu se contenter de l'éphémère vedettariat télévisuel. Il est homme de théâtre. Là encore pas de frontières entre le subventionné et le privé. Il est passé de l'un à l'autre sans préjugés. La guerre des clans n'est pas de son ressort. Il n'y a qu'un théâtre et plusieurs manières de le pratiquer.

La direction d'un lieu
est une belle aventure
Revenons à nos moutons, à savoir la direction d'un lieu. "J'ai eu envie de voir comment on s'occupe d'un lieu et fidélise le public." Il me rappelle que ce n'est pas la première fois qu'il dirige un théâtre. "Avoir un outil à soi, c'est merveilleux. On attire des gens, des artistes qui ont envie de travailler avec vous, des gens qui vous aiment et le disent." De 1983 à 1991, il fut à la tête du Théâtre des Boucles de la Marne à Champigny. "J'y ai créé 17 spectacles. C'était un véritable travail d'implantation dans la ville comme auprès des lycées. C'était un énorme investissement. Malheureusement, le TBM était un centre municipal d'une commune pauvre. Nous avons dû arrêter faute de moyens suffisants pour notre développement." La conversation glisse sur la situation des théâtres de banlieue. À la fois
loin et trop près de Paris, leur place est
inconfortable.
En 1992, il fonde sa propre compagnie. "Sans lieu, ce n'est pas facile. Trop peu de projets
aboutissent." Il a produit, mis en scène et interprété plusieurs créations comme Fausse adresse de Luigi Lunari au La Bruyère, Page 27 de Jean-Louis Bauer au Tristan-Bernard. "J'ai fait savoir que je désirais prendre la direction d'un théâtre. Bertrand Delanoë m'a proposé le théâtre Mouffetard. L'aventure m'a tenté." Situé dans la rue Mouffetard, dans le 5e arrondissement de Paris, il a une situation géographique de rêve. En tant que théâtre d'arrondissement, Pierre Santini et son équipe souhaitent mener un travail sur le terrain, "afin de mieux rencontrer les publics dans toute leur diversité". Cela consiste à aller vers "les associations, les écoles, les universités, les institutions et autres relais qui composent le tissu de la vie citoyenne". En tant que théâtre parisien, il faut aussi faire face à la concurrence et "se définir clairement dans le panorama si étendu et si riche de notre capitale". Ce double pari lui plaît beaucoup.

"Le secret, c'est de faire
de bons spectacles"
Son objectif est de faire un théâtre d'aujourd'hui. "Il faut que ce soit d'une grande lisibilité. Je ne sais pas faire de l'intello. D'autres le font très bien. Je suis à mi-chemin entre la tradition et la modernité." Un large sourire illumine son visage. "Ma boutade préférée est de dire que j'aimerais faire du Mouffetard le plus petit théâtre populaire de Paris." Il a commencé sa programmation en octobre sur les chapeaux de roue. Il a inauguré sa saison avec une magnifique pièce, De si tendres liens de Loleh Bellon, mis en scène par Jean Bouchaud, avec Annick Blancheteau, Marianne Épin et Thierry de Carbonnières. Ce spectacle a eu un succès énorme. La critique fut unanime, tout comme le public. Après Mariage (en) blanc, il accueille Kvetch de Berkoff dans une mise en scène de Laurent Serrano, puis Zoo de Vercors dans la mise en scène de Jean-Paul Tribout. Le créneau de 19 heures est occupé par une surprenante Elisabeth Amato et son Tours et Détours magique. Du vent dans les mollets de Raphaële Moussafir suivra.
La ligne artistique du Mouffetard sera la création, bien entendu. Il espère aussi donner la possibilité à de jeunes metteurs en scène et auteurs de s'exprimer, d'être découverts. Il y aura aussi des pièces du répertoire. La programmation est un travail d'équipe, en cela, il est secondé par la comédienne Marianne Épin. Le théâtre affichera cinq spectacles à 21 heures. De "petites formes plus ludiques" seront présentées à 19 heures. "Il faut faire un travail sur toutes les générations." Il envisage d'accueillir des spectacles jeune public. Un marché en devenir. Je lui rappelle la phrase de Savary qui dit, en gros, que les petits spectateurs d'aujourd'hui seront ceux de demain.
Le bilan après six mois ? Globalement, il est très content. "Ce lieu est très agréable." Même si tout reste encore à construire : la fidélisation des abonnés, le travail avec les écoles et les facs... "Tout se construit petit à petit." Il me regarde droit dans les yeux, sourit de nouveau et me dit : "Vous savez, le secret, c'est de faire de bons spectacles." Il n'y a rien à rajouter à cela. Je le laisse reprendre son activité de directeur, la paperasserie l'attend sur le bureau de son administratrice.
Portrait par Marie-Céline Nivière
Paru le 15/03/2004

-
Haut