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© Laurencine Lot


Michel Aumont
Le destin du comédien
Rien ne lui échappe. Pince-sans-rire, saisissant au cœur des sujets les plus graves l'occasion de faire sourire, Michel Aumont évoque la nouvelle pièce de Michel del Castillo qu'il joue aux côtés de Christophe Malavoy, au théâtre Montparnasse, "Le Jour du destin".
Lorsque l'on est sociétaire de la Comédie-Française, on ne change guère de salle, sauf lors des tournées. Durant trente-sept ans, Michel Aumont a brûlé les planches de la salle Richelieu, la belle salle de la Maison de Molière. Il y vit le temps des "stars du Français", y joua les grands auteurs du répertoire - classiques et contemporains -, puis il y a dix ans, referma la porte de l'illustre maison. "J'y étais très heureux. Je suis parti sans animosité aucune", rappelle-t-il. Envie de voir comment cela fonctionnait ailleurs. Et ailleurs, c'est très différent, car les scènes privées ne sont pas des théâtres d'alternance.
"L'alternance est un des privilèges de la troupe du Français. Vous ne jouez pas la même pièce tous les soirs, ni tous les soirs. On risque donc moins la saturation. Le rythme de la programmation des théâtres privés est un peu lourd. On est content de jouer, mais pour être tout à fait franc, il faut parfois se botter le derrière !"
Différent aussi de n'être qu'un comédien au sein d'une troupe - réputée la meilleure de France -, tandis qu'il faut être tête d'affiche dans le privé.

Du Français au privé

Depuis dix ans, donc, Michel Aumont est l'axe central autour duquel se sont organisées plus d'une quinzaine de pièces. "À moins d'être une grande vedette, ce sont les circonstances qui font que l'on joue une pièce. Je lis les projets, j'examine l'intérêt du texte, du travail, l'intérêt financier - qui compte aussi. Et cela se concrétise." C'est ainsi que l'on a pu le voir jouer dernièrement des auteurs aussi divers que Balzac, Guitry, Grumberg, Arthur Miller ou David Auburn. Cet automne, il se mesure à un nouvel auteur contemporain : Michel del Castillo, avec Le Jour du destin. "J'avais lu la pièce il y a deux ans, mais j'avais d'autres projets. La directrice du théâtre Montparnasse, Myriam de Colombi, m'a appelé, j'ai sauté sur cette nouvelle occasion avec plaisir." Et il retrouve la belle scène de la rue de la Gaîté, sur laquelle il était venu participer à trois pièces de Pinter avec la troupe de la Comédie-Française, il y a plusieurs années. Toujours mené par les circonstances...

Le sujet est difficile, délicat, voire cruel. En Espagne, sous la dictature de Franco, un policier du régime, en fin de carrière, fait arrêter et enfermer un militant anarchiste (Christophe Malavoy). Aussi admiré que méprisé par un jeune inspecteur, nouvellement affecté dans sa brigade (Loïc Corbery), le vieux commissaire exercera son pouvoir sur les deux hommes avec perversité. Cette période de la guerre d'Espagne touche Michel Aumont particulièrement : "Ça a été véritablement barbare et sauvage, j'en entendais parler quand j'étais adolescent, notamment par ma mère qui avait été proche d'un écrivain espagnol, qui lui évoquait souvent cette guerre. Puis il y avait la presse. Nous étions au courant de cette horreur qui a précédé l'horreur encore plus grande dont nous avons été témoins par la suite. C'est un sujet très émotionnel. Michel del Castillo, dont j'ai lu beaucoup d'ouvrages depuis que j'ai su que je jouais sa pièce, m'a replongé dans toute cette époque et tout ce drame."

Folie de l'ordre et du pouvoir

L'auteur, lui aussi, a vécu douloureusement cette guerre civile. Sa mère, liée avec un chef communiste est obligée de fuir en France au lendemain de la victoire de Franco. Le caractère dictatorial, et disciplinaire de ce chef de la sûreté communiste n'est sans doute pas étranger à la cruauté du commissaire de la pièce, joué par Michel Aumont, même si c'est un chef franquiste. "Il a dû s'en inspirer", confie-t-il. Chaque soir, le comédien entre dans la peau de ce personnage dont le principal moyen de torture est psychologique. Il en parle comme de quelqu'un qu'il connaît, qu'il côtoie, d'un proche, et raconte la fiction avec réalisme. "C'est un personnage trouble que l'on voit évoluer au cours de la pièce. Je ne voudrais pas être un homme comme lui, mais cela m'intéresse beaucoup de le jouer. Je lui trouve, surtout dans la seconde partie, une certaine grandeur dans son évolution vers sa chute, presque une certaine noblesse. Il va à une mort certaine avec courage, sans courber la tête. C'est beau. Le personnage de théâtre est passionnant, il est très intelligent, c'est donc un rôle de composition pour moi", achève-t-il avec malice.

Perversité des sentiments

Jean-Marie Besset, qui signe la mise en scène avec Gilbert Désveaux, a évoqué pour les comédiens toute cette période politique au cours d'un travail préalable, mais sans sombrer dans l'étude littéraire : "Nous ne sommes pas des écrivains, nous sommes des interprètes. Donc on prend le texte et on fait un travail d'artisan. Je ne procède jamais de façon intellectuelle, ni littéraire, je suis un instinctif complet. Évidemment, il faut comprendre ce que l'on dit, mais je procède avec le corps, avec la voix."
Pourtant l'étude du caractère des personnages intéresse le comédien. Il s'attarde volontiers sur le rapport trouble entre le vieux commissaire, désabusé jusque dans ses propres convictions politiques au terme d'une longue carrière poisseuse, et le jeune inspecteur idéaliste qui croit à la grandeur de l'Espagne. "Ce vieil homme a ce coup de cœur pour ce jeune. Pour certains c'est un amour homosexuel naissant, tardif - ce que je pense -, pour d'autres c'est un rapport père-fils. L'auteur penche comme moi pour la révélation d'un amour homosexuel à son âge, alors qu'il ne l'a jamais eue avant. Le jeune homme veut le lui faire avouer, mais il se dégonfle, s'estime trop vieux. D'où cette immense déception pour celui qu'il a idéalisé. Petit à petit, il découvre la réalité de cet incorruptible Robespierre et le tue par désillusion, par fascination."

Michel Aumont en convient, il y a une pesanteur dans cette pièce. "Un suspense et une cruauté sourde qui maintiennent une curiosité du spectateur." Alors pour se détendre avant d'entrer en scène et de se muer en bourreau franquiste pervers et sans scrupules, il fait tout simplement... des mots croisés !
Portrait par François Varlin
Paru le 15/11/2003

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