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D.R.


En revenant d'Avignon
Me voici dans le train qui me ramène d'une immersion de 5 jours dans le Festival Off d'Avignon...
Ce Festival, qu'avec quelques camarades nous avons créé il y a plus de 50 ans, dans la mouvance de Mai 68. Un acte libertaire accompli en toute innocence à une époque de fabuleuse utopie, pour donner à chacun d'entre nous la possibilité d'atteindre un public, en dehors de toute institution, par le simple filtre magnifique du bouche à oreille.
Peu de temps auparavant, je fus le premier à investir la place de l'Horloge des 67, où pour payer mes vacances je faisais fortune en disant des poèmes de Jacques Prévert, Jean Tardieu ou Maîakovski devant 300 personnes aussi attentives qu'hallucinées... On n'est pas sérieux quand on a 17 ans ! Et où un jour je fus engagé sur le champ par son Directeur pour aller dire ces mêmes poèmes au Foyer de jeunes travailleurs d'Avignon. Époque de fabuleuse utopie disais-je...

Le Living Théâtre n'allait pas tarder à enflammer la Ville et Jean Vilar à entrer dans une profonde détresse.
Depuis, le Off d'Avignon est devenu le plus grand Festival de Théâtre au monde. Totalement incontrôlable, absolument non maîtrisable, et ce, malgré de nombreuses tentatives.
Espace de tous les possibles, de tous les rêves, de toutes les folies.
Et bien sûr depuis, également espace de toutes les déviances et de tous les abus.
Certains prix de location d'habitations, ou de salles de spectacles. Certaines programmant jusqu'à 9 spectacles dans la journée, en imposant des créneaux de 1h30 tout compris, c'est à dire montage et démontage des décors, accueil et expulsion de plusieurs centaines de spectateurs inclus, impliquant des spectacles ne dépassant en aucun cas une heure dix, applaudissements tronqués inclus.
Beaucoup viennent s'y ruiner désespérément, d'autres viennent s'y enrichir impunément.
Tant que des artistes de tout poil jugeront qu'Avignon reste pour eux un incontournable exercice. Tant que la passion sera là.
Résultat également de la dégradation progressive des conditions de création aussi bien dans Théâtre Public, dans le Théâtre Privé que dans toutes les Compagnies indépendantes. Tous ces secteurs subissant, depuis quelques années, des mutations profondes et irréversibles.

Je considère qu'il existe actuellement 3 Festivals Off en un, recouvrant chacun des réalités artistiques et économiques bien distinctes.
Un premier Festival, tourné entièrement vers le Théâtre. Un Théâtre totalement professionnel, pour qui créer à Avignon constitue à présent un nouveau modèle économique que producteurs et créateurs ont peu à peu affiné. Créer à Avignon, reprendre dans la foulée à Paris pour y glaner reconnaissance, éventuellement y rafler au passage quelques Molières, et ainsi rebondir de façon confortable sous forme de grandes tournées dans toute la Francophonie.
Un deuxième Festival entièrement tourné vers l'humour, à travers des valeurs sûres présentes dans les médias, et fréquenté notamment par les habitants de la région. Des humoristes et leurs productions, qui ajoutent ainsi à leurs exploitations plus d'une vingtaine de représentations qui peuvent s'avérer parfois extrêmement lucratives, dans certaines salles de très grandes jauges.
Un troisième Festival rassemblant toutes les expériences alternatives émergentes, allant du one man show aux ambitions les plus diverses à des aventures théâtrales les plus inattendues ou improbables. Toutes pleines de l'espoir inextinguible de trouver leur salut en Avignon.

Alors, bien sûr, à travers ces 1600 spectacles, le pire y côtoie le meilleur, dans quelque catégorie où ils se trouvent du reste ... alors, bien sûr, il y a trop de spectacles au regard du nombre de spectateurs présents ...alors, bien sûr, certains bides vont inéluctablement sonner l'arrêt de mort de nombreuses équipes et ambitions...
Mais, ce soir, dans ce train qui me ramène de la Cité des Papes, avec pour seule petite légitimité d'en avoir été un des fiévreux créateurs dans l'insouciance de la jeunesse, et du haut de mon modeste parcours d'artisan, je tiens à dire:
que le Off d'Avignon continue à être une chose merveilleuse à nulle autre pareille, dans le paysage théâtral international.
Un espace de tous les possibles dans un monde qui fait tout son possible pour que plus rien ne le soit.
Le lieu de tous les rêves, de toutes les chimères, le terreau de toutes les recherches et de toutes les tentatives.
Le terrain d'aventures de tous les prochains Pierre Pradinas, Catherine Frot, Jean-Pierre Darroussin, Stanislas Nordey, Alexis Michalik ou même Olivier Py et autres, qui s'y sont tous un jour confrontés, si ce n'est révélés.
Un no man's land où toutes les réalités économiques, du plus grand confort à la plus grande précarité se retrouvent à chance presque égale. Tant il est un fait que tout talent hors du commun y a une des meilleures chances qui soit de s'y faire repérer.
Que dans ce monde de normes et de calibrages en tout genre, s'y côtoient les plus grands fous du monde des rêves. Les passions les plus dévorantes. Celles des créateurs, bien sûr, mais avant tout celles de ces milliers de spectateurs en vacances qui, chaque jour, mettent précieusement leur réveil à sonner, pour, entre autre, s'entendre dire à 10 heures du matin que "La mer, c'est toutes les larmes que Dieu a versées en voyant le résultat de sa création". (Paroles prononcées par David Brécourt au Théâtre du Coin de la Lune dans "En ce temps là, l'amour" de Gilles Segal).

Alors, oui, ce soir, je me souviens avec gourmandise et émotion de tous ces jeunes ou moins jeunes qui m'ont tendu leurs tracts avec frénésie. De ces spectateurs en sueurs courant de salle en salle, un sandwich à la main, pour voir jusqu'à 5 spectacles par jour. De ce Festival immuable et indéboulonnable qui survivra à tout. De cette fièvre contagieuse partagée entre artistes et public pour qui la chose théâtrale demeure et demeurera longtemps le seul vrai rempart à tous les ennuis, toutes les barbaries, tous les endormissements. Une source d'enrichissement et de plaisirs infinis tout simplement irremplaçables.
Dossier par Alain Sachs
Paru le 10/07/2019

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