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Philippe Delacroix


Pierre Arditi, Ariane Ascaride et Véronique Olmi pour "Mathilde"
C'est une affiche inédite et diablement séduisante que proposera le Théâtre du Rond-Point avec la rencontre de Pierre Arditi et d'Ariane Ascaride : "Mathilde", de Véronique Olmi, est l'histoire d'une femme écrivain qui sort de prison. Elle retrouve son mari. Il l'aime. L'aime-t-elle encore ? Une pièce sur le désir, celui qui s'est endormi, et qu'il faut réveiller, même brutalement, comme le fait Mathilde...
Pierre Arditi

Citoyen comédien

Toujours entre ici et ailleurs (Bruxelles-Paris-Lisbonne en ce début juillet), Pierre Arditi accumule les rôles avec le même bonheur de jouer. Le théâtre, le cinéma, la télé. Il est partout. Ça fait vingt ans que ça dure. Il ne s'en lasse pas. Nous non plus. Rencontre avec un séducteur, un amoureux fou de son travail, un acteur qui parle et vit avec une intensité rare.

""On peut résister à tout sauf à ses désirs", disait Oscar Wilde. Je ne résiste pas." Tout Pierre Arditi est là, dans cette définition qu'on croirait inventée pour lui et qu'il reprend avec gourmandise. Ces plaisirs multiples qu'il s'accorde de jouer pour Alain Resnais (il sera dans Pas sur la bouche, qu'il vient de tourner) et pour plusieurs téléfilms par an, de passer sur scène de la fantaisie débridée de Joyeuses Pâques à la gravité de Mathilde, lui ont souvent valu la réputation d'être boulimique. Un mot qu'il rejette sans même qu'on l'ait prononcé. "Je ne suis pas d'accord, la boulimie, c'est une maladie. Moi, je suis malade de la vie. Je ne me détruis pas en travaillant comme cela, je me construis !" Il suffit de le voir pour le croire. Pierre Arditi est un homme pressé pas un frénétique, un homme en mouvement pas un agité, un acteur à la lucidité et à la précision rares.

"Je vis trois jours par jour"

"Je veux effacer les moments où il ne se passe rien, explique-t-il. Je vis trois jours par jour, mais quand je mourrai, j'aurai vécu deux cent dix ou deux cent quarante ans. C'est peut-être cela que je cherche... Comme je dois disparaître, je le sais bien, je veux disparaître le plus tard possible." Vivre, jouer. Jouer, vivre. On sent bien que c'est un tout, un ensemble indémêlable. "Un acteur qui ne joue pas est un acteur mort. On n'existe que quand on joue ! Mais il y a de la place pour autre chose : je ne peux pas cloisonner ma vie et ma vie d'acteur."

Il y a donc Arditi le comédien, l'acteur populaire. Et puis, Arditi le citoyen, celui qu'on a si souvent entendu prendre parti, s'engager. "Je n'aime pas cette terminologie. Quand on est un acteur digne de ce nom, on est forcément engagé. La première responsabilité d'un être humain, c'est vis-à-vis de lui-même, c'est l'engagement d'être fidèle à ce qu'on est, c'est la continuation de ce qu'on s'était promis. Moi, j'essaie d'être un homme, de ne pas être irresponsable du monde, de ne pas être irresponsable tout court." Populaire, citoyen, responsable.

Des mots qui font écho à ceux qu'on pourrait appliquer à Ariane Ascaride et à ses films avec Robert Guédiguian. "Je suis plus généraliste qu'eux, eux ils font des films militants. Moi, mon engagement consisterait à dire que tout ce qui vaut d'être joué doit l'être. C'est ma manière de prendre des risques avec moi-même, en passant de Yasmina Reza à Jean-Claude Grumberg, de Guitry à Brecht, de Duras à Oury... Mais c'est vrai qu'avec Ariane, on est un peu de la même famille, même si la vie avait fait qu'on ne s'était jamais croisés. En tout cas, je suis très heureux de travailler avec elle. Je l'estime et je l'apprécie énormément."

ArianeAscaride
Actrice et "honnête homme"

Mathilde, c'est elle. Elle, l'inoubliable Jeannette du film de son mari Robert Guédiguian "Marius et Jeannette". Elle, Ariane Ascaride, actrice généreuse et populaire dans toutes les acceptions du terme.

"Entrer dans un théâtre, pour moi, même si ça peut sembler pompeux, c'est comme entrer dans une église. J'aime y aller l'après-midi, quand c'est vide, ça m'apaise. Le soir, quand je joue, c'est une autre histoire ! Mais j'aime aussi cette peur panique avant d'entrer en scène..." Elle rayonne Ariane Ascaride, assise au bar du Théâtre du Rond-Point. Révélée au grand public en 1997 par le succès de Marius et Jeannette, c'est une actrice riche d'un déjà long parcours qui a reçu un César pour ce film. "Quand j'étais au Conservatoire, on disait de moi que j'étais une actrice atypique... On ne savait pas où me mettre. Marcel Bluwal, un de mes professeurs, a été visionnaire là-dessus. Il m'a dit "Attends d'avoir 40 ans !"" Quarante ans, autant dire une éternité pour une jeune femme qui a suivi son père, comédien amateur, dès l'âge de 8 ans sur les planches. "Ça s'est passé avec une simplicité étonnante. Depuis, je cours pour retrouver ça, cette liberté totale."

Elle passe par la case Conservatoire, d'abord à Marseille, sa ville natale, puis à Paris où elle rencontre Jean-Pierre Darroussin et Catherine Frot, et mène entre les deux des études de sociologie. "Mes parents se sont saignés pour que je fasse des études, c'était la moindre des choses que j'aille jusqu'au bout", explique-t-elle.

"En une heure trente,
votre vie bascule"
C'est lors de ces années de formation qu'elle croise pour la première fois la route de Robert Guédiguian. Ces deux-là s'accordent tellement bien qu'ils ne se quitteront plus. Et quand Guédiguian devient cinéaste en 1980, Ariane est présente, bien sûr, devant la caméra, aux côtés de Gérard Meylan, le meilleur ami, l'autre pilier de "la famille", le futur Marius de Jeannette. Il leur faudra dix-sept ans pour en arriver-là, à ce succès populaire, à cette reconnaissance du public et de la profession.

Dix-sept ans de galère parfois, de films noirs, sociaux, politiques, engagés : "On a fait sans le sou, mais on avait besoin de le faire", dit-elle, et on sent bien qu'elle n'a jamais douté. "Comme les autres ne me proposaient pas des choses aussi géniales que Guédiguian, je ne pouvais pas hésiter." Jusqu'au miracle, à la présentation cannoise de Marius et Jeannette. "Je souhaite cela à tous les acteurs : en une heure trente, votre vie bascule." Ovation, larmes, enthousiasme de la presse, récompenses, millions de spectateurs, tour du monde. "C'est un aboutissement collectif. Celui d'une vie de travail ensemble aussi. Je suis très fière de tout ce travail. C'est l'essentiel, la reconnaissance du travail effectué. Je ne crois pas au génie : un acteur, c'est beaucoup de travail. On travaille tout le temps. Vous savez, j'étais à Alger pendant le tremblement de terre en juin dernier. J'ai connu la terreur pure. Eh bien, même si c'est terrible, deux heures après, je me suis dit : "Cet état, rappelle-t-en, ça peut servir." Un acteur, c'est schizophrène."

Le succès n'a pas changé Ariane Ascaride. "Je suis vigilante à rester un "honnête homme"", affirme-t-elle en souriant. Devenue une actrice populaire dans tous les sens du mot — "ma plus belle victoire", reconnaît-elle —, elle est tout, sauf blasée. "Mon rêve, c'est que ça dure le plus longtemps possible, de devenir incontournable. Le temps n'est pas mon ennemi et je suis patiente. Si, à 80 ans, je joue enfin une super grande bourgeoise, c'est que j'aurai fait des progrès !" Elle rit. "Être ici aujourd'hui, dans ce théâtre, à préparer une pièce avec Pierre Arditi, c'est aussi une façon de me dire : "Je ne me suis pas trompée.""

Véronique Olmi

Femme mariée de 40 ans, Véronique Olmi s'est souvent posé des questions sur la séduction, la trahison, la fidélité... Elle a pensé "Mathilde"* comme un point d'interrogation, mettant en présence un mari, une femme et l'ailleurs. Portrait d'un écrivain souhaitant sans arrêt se remettre en cause.

Être vue
"Je me suis dit, "puisque c'est comme ça, je n'écrirai plus... Parce que moi, je suis une grande comédienne" ! Alors, pour qu'ils le voient, il faut que j'arrête d'écrire." Elle est entre rire et émotion en évoquant les blessures du passé. C'était en 1990, année où elle joue sa première pièce : À demain Modigliani. "À l'époque, on n'a parlé que de mon texte, pas de mon jeu... Alors, je me suis mise à jouer les textes des autres, et là encore, on ne m'a pas vue... Finalement, il a fallu que je me rende à l'évidence : je n'étais pas faite pour la scène, mais pour l'écriture." La prise de conscience a lieu en 1993, alors qu'elle est réduite au repos le plus total, attendant un enfant. Devant le gouffre de la non-activité, elle entreprend un nouveau texte : Point à la ligne. Sa carrière d'auteur prend définitivement le pas sur celle de comédienne.

Tout entendre

Le Passage, Chaos debout, Les Nuits sans lune, La Jouissance du scorpion, Le Jardin des apparences, d'année en année les pièces s'enchaînent et le monde du théâtre fait une place au soleil à Véronique Olmi. En 2001, son éditeur, Actes Sud, lui demande d'écrire un premier roman. Ainsi naît Bord de mer qui sera suivi de Numéro six en 2002. "Contrairement au roman, le théâtre comporte des contraintes formelles. Il faut parvenir à construire des relations entre les différents personnages en restant extrêmement naturel, créer la nécessité du discours. C'est vraiment un travail d'équilibriste." S'appuyant sur les comédiens, Véronique Olmi n'hésite pas à remanier ses textes à la lumière de leurs pas sur scène. "Ça m'aide beaucoup de voir les comédiens jouer, parce qu'on entend tout : les transitions qui ne vont pas, les mots d'auteur, ce qui n'est pas très honnête, que l'on a laissé par paresse... Tout ce qui n'est pas essentiel au texte apparaît de façon évidente, et on peut ensuite retravailler."

Écrire

L'écriture, elle vit avec depuis l'enfance. Issue d'une famille nombreuse, cette activité lui a permis de s'isoler, de se créer son propre monde. Aujourd'hui, lorsqu'elle parle de cette vieille compagne, Véronique Olmi ne se hausse pas du col, elle exprime très simplement les interrogations qui l'habitent. "Il ne faut surtout pas se couper du réel. Je pense que l'écriture se nourrit des autres et du mystère qu'ils représentent. Pour moi, le principal risque que court un auteur est de s'enfermer dans son style. Souvent, je me demande si je suis encore assez culottée pour prendre des risques, pour oser me casser la gueule. Car il faut toujours évoluer. Je ne renie aucun de mes écrits, mais j'espère aller vers toujours plus de suggestion, moins de didactisme."
Dossier par Didier Roth-Bettoni - Manuel Piolat Soleymat
Paru le 15/09/2003

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