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Photos Juan Hernandez


Gérard Jugnot
De Félix à Sainte-Beuve, en passant par "Monsieur Batignole", quel parcours pour Gérard Jugnot ! On ne rencontre pas un tel artiste sans être intimidé. Ce ne fut pas "Rencontre du troisième type", mais "rencontre d'un sacré type".
Un petit bouquet de roses à la main...

J'arrive au théâtre Fontaine. La rue est calme, devant le théâtre un jeune couple, tout content, qui vient d'acheter ses places, et le photographe que je devais retrouver là ! Il est 19 heures, nous entrons dans le hall désert. Seule âme qui vive, le caissier auquel je me présente. "Monsieur Jugnot n'est pas encore arrivé." Nous n'avons pas à l'attendre longtemps. Il entre, nous aperçoit, nous salue d'un "J'arrive" et se dirige vers la caisse. Il tient à la main son portable et un petit bouquet de roses jaunes. Il interroge le caissier sur les réservations et les invitations. Il vient vers nous et nous échangeons une poignée de main franche. Je n'ai plus peur. Je sens que j'ai affaire à un être chaleureux et sincère. Je savais par les comédiennes Michèle Garcia et Annik Alane que c'était "un homme adorable". Sûrement, mais pour moi, c'est avant tout une vedette. Et pas n'importe laquelle. Jugnot représente à mes yeux, comme à ceux d'une génération, le Splendid. Lui et sa bande de copains ont révolutionné le monde du spectacle. Il y a eu un avant et un après Splendid.

Un homme passionnant
"Où voulez-vous faire l'interview ?", demande-t-il. "Où vous voulez", répondis-je, pas contrariante. "La salle, cela ira ? Très bien..." Il se renseigne et demande si l'on peut allumer la salle. Un technicien arrive, "si on avait été prévenu !". Jugnot le rassure, ce n'est pas grave, cela s'est décidé comme ça. Nous entrons. C'est marrant une salle de théâtre dans le noir. C'est comme si elle dormait. La lumière jaillit et tout de suite cela a une autre allure. En véritable pro, l'acteur regarde l'intensité de la lumière et demande au photographe si cela lui convient. Nous nous installons. Je n'ai pas besoin de poser la première question qu'il démarre immédiatement. D'accord, il a plus l'habitude que moi des interviews. Pour lui c'est la routine. À première vue, ce spectacle lui tient à cœur. Mais il est évident que c'est aussi un passionné. Dans ma petite tête, je me dis : "C'est du gâteau." Les gens passionnés sont nourrissants. Il ne me reste plus qu'à prendre des notes, à faire une remarque, par-ci par-là. Ensuite, il me faudra juste remettre de l'ordre à cette conversation menée tambour battant.

Un "État critique" et une critique unanime
Gérard Jugnot évoque tout de suite la fragilité du spectacle. "Ce n'était pas gagné d'avance une pièce pareille." Effectivement, État critique de Michel Lengliney n'est pas un boulevard comme l'était Espèces menacées. Le héros s'appelle Sainte-Beuve. Et qui sait de nos jours qui était Sainte-Beuve ? Peu de gens. Eh bien, ce monsieur était un critique littéraire, vivant au XIXe siècle. Il rêvait d'égaler, voire de dépasser, les auteurs qu'il critiquait. État critique est aussi une histoire d'amour. La pièce raconte la passion amoureuse qu'a éprouvée Sainte-Beuve pour Adèle, la femme de Victor Hugo. Or, il faut savoir que Sainte-Beuve était physiquement disgracieux, moralement aigri et jaloux. Allez faire une pièce avec ça ! "C'est une fantaisie historique", commente Jugnot. On ne pouvait faire une meilleure analyse en deux mots. "Tout est basé sur des faits historiques véridiques." Michel Lengliney les a juste romancés et nuancés pour en faire une comédie. "Cette pièce, c'est un peu comme Les Palmes de Monsieur Schutz. Qui aurait pu parier sur un tel succès avec une pièce qui parle de Marie Curie et de la découverte du radium ? Les gens ont ri et eu le sentiment d'apprendre quelque chose. C'est ce qui nous arrive." Même s'ils ont eu une critique unanime, Gérard Jugnot explique que c'est le bouche-à-oreille qui a fait le succès de la pièce. Le premier public à s'être déplacé était celui qui venait le voir, "pour rigoler un bon coup". "Au début je sentais bien qu'ils étaient déroutés et qu'ils se demandaient : "Mais c'est quoi ça !" Puis au fur et à mesure, ils se laissaient embarquer par l'histoire." Maintenant, le public s'est élargi. Il a changé même. "Il est plus théâtre." Dans le jargon théâtral, cela signifie : spectateur habitué à aller souvent au théâtre. Aujourd'hui, le public ne vient plus pour Jugnot, mais pour l'ensemble : texte, mise en scène et comédiens.
"Ce que j'aime, c'est surprendre." Il compare le théâtre à la tauromachie. Et le taureau, c'est le public. "C'est pour cela que ce n'est jamais gagné d'avance." Autre image qu'il emploie, et que j'ai trouvée fort juste : "Une pièce c'est un bateau, mais il ne navigue pas sur la même mer tous les soirs." Le public ne réagit jamais de la même manière d'une représentation à l'autre. C'est un des mystères de cet art. "Au théâtre, il faut de l'émotion", continue-t-il. "Ce qui m'amuse, c'est l'inédit, la surprise." C'est pour ces raisons qu'il ne s'est jamais attaqué à aucun classique. "Je préfère la création. Mais je ne m'étais pas imaginé jouant une telle pièce."

Il faut souligner que la genèse du spectacle est assez surprenante. Gérard Jugnot connaissait Michel Lengliney pour avoir tourné un film avec lui, Voyage à Rome. Mais c'est Éric Civanyan qui lui a fait lire le texte, "comme ça, pour avoir mon avis". Jugnot aurait dû se méfier de Civanyan, qui l'avait mis en scène dans Espèces menacées. Connaissant l'homme, il aurait dû deviner qu'il avait une idée derrière la tête. "J'ai trouvé la pièce magnifique, mais sur le coup je ne me voyais pas interpréter un tel personnage. Je me trouvais trop vieux. Je le trouvais trop hargneux, trop, trop... Et Civanyan m'a piégé en me demandant d'en faire une lecture. Et j'ai dit : "Ok ! on le fait."" Le texte a été retravaillé, allégé pour mieux servir le rythme. Le personnage de Sainte-Beuve est devenu un homme plus désespéré et pathétique. "Pour moi, il n'y a pas de méchant gratuit. On ne naît pas méchant, on le devient. Ce qui m'intéresse, c'est pourquoi ils sont devenus ainsi."

Rire et émotion
Pour Gérard Jugnot, un comédien est comme un avocat, "il doit défendre son personnage coûte que coûte". Sainte-Beuve ne pouvait avoir meilleur défenseur. Jamais, le spectateur n'arrive à détester son personnage. Nous pouvons être agacés par ses maladresses, ses remarques, il ne nous est jamais antipathique. Jugnot en a fait un pantin pris dans les fils de ses névroses et de son mal-être. Il a beau trépigner et râler, il nous séduit. Nous tombons sous son charme, tout comme Adèle. Et quand elle le renvoie à sa solitude, même si l'on sait qu'il l'a bien cherché, on est ému par sa détresse. La pièce est comme une douche écossaise. Elle alterne comédie et drame, rire et émotion. Et c'est savamment dosé.
Et puis - chose rare à souligner -, la pièce offre cinq beaux rôles féminins. Chacune de ces dames - Annik Alane, Hélène Seuzaret, Lorella Cravotta, Émilie Alibert, Julie de Bona - représente, à sa manière, toutes les facettes de la Femme. Jugnot est heureux de son harem. "Elles sont toutes formidables. L'année prochaine, même en pleine préparation du tournage de Astérix, je trouverai des dates pour faire une petite tournée, pour être avec elles."

Le théâtre pour distraire
Nous avons aussi parlé de théâtre en général, un sujet qu'il maîtrise bien et dont il parle avec respect. Il a beaucoup insisté sur la difficulté de faire du populaire, dans le sens qui plaît aux gens. "L'élitisme me gonfle. Il ne faut pas oublier qu'on est là pour distraire des gens." Gérard Jugnot se lève, se prête à la séance photo, et nous remercie. Il monte sur la scène pour rejoindre les coulisses et les loges. "Bon, faut que j'aille donner mes roses, moi." Nous sortons de la salle, le hall est maintenant rempli d'hommes, de femmes, de jeunes et de moins jeunes. Ça grouille, ça parle, ça vie. C'est ça le théâtre !

Télégramme
Gérard-stop-t'ai épousé au Théâtre de La Michodière le 9 octobre 97-stop-t'ai quitté le 15 avril 1999 à Bordeaux-stop-t'ai réépousé en juillet 2001-stop-t'ai requitté en septembre 2001-stop-et toujours pas d'enfants-stop-mais que fais-tu ?-stop-bon suis prête pour une autre tentative-stop-mais l'âge est là-stop-ne pas trop tarder-stop-ah j'oubliais-stop-t'aime toujours-stop. Michèle Garcia

Dossier par Marie-Céline Nivière
Paru le 23/03/2003

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