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© Bruno Perroud


Adel Akim
«La Double inconstance» de Marivaux au Théâtre des Quartiers d’Ivry
Adel Akim crée pour la première fois une pièce de Marivaux. Il plonge «La Double inconstance» dans l'effervescence d'une place financière contemporaine. Interview.
Pourquoi avez-vous choisi, pour cette première mise en scène d'une pièce de Marivaux, «La Double inconstance» ?
Parce que je trouve, dans cette pièce, un lien avec ce que nous vivons aujourd'hui. «La Double inconstance», comme tout l'œuvre de Marivaux, est très éloignée du préjugé « de marivaudage ». Elle débute par un acte étonnamment violent. Une jeune femme, Silvia, se fait kidnapper par les serviteurs d'un Prince. Un Prince qui veut l'épouser. Silvia est une fille du peuple amoureuse d'Arlequin... On imagine, au départ, que jamais Silvia ne cèdera au désir du Prince. Mais la machine du pouvoir sait convaincre. Tout comme la société de consommation qui pousse les jeunes gens d'aujourd'hui à jouer avec les produits enrichissant les multinationales. Marivaux avait conscience que le pouvoir soumet les citoyens plus efficacement par le lavage de cerveau que par la violence physique.

Qu'est-ce qui vous paraît fondamental dans les rapports qui relient les différents personnages de cette pièce ?
Marivaux met en confrontation les classes sociales, les maîtres et les serviteurs, les riches et les pauvres. Il n'y a pas les méchants d'un côté et les mauvais de l'autre. Tout le monde cherche son intérêt. Parler aujourd'hui de cette lutte des classes qui, en tant que concept, cherche à être occultée par l'économie de marché, me paraît important. Et le faire en s'appuyant sur Marivaux, l'est encore plus. Loin de nous transmettre un message ou nous asséner une leçon, Marivaux décrit la complexité de cette situation.

Dans quelle époque inscrivez-vous votre représentation ?
Dans le monde d'aujourd'hui. Silvia et Arlequin, plutôt que « des paysans » comme le dit Marivaux, sont des jeunes de banlieue. Le Prince est un «dirigeant démocrate». Le tout se passe à la City, où l'on peut kidnapper des gens, organiser des fêtes qui permettent de manipuler les consciences, assurer un trafic d'influences qui finira par rapporter de l'argent. Bref, tout ce qui peut se passer aujourd'hui à Paris ou à New York, du côté de la Bourse ou de Wall Street.

Le théâtre de Marivaux révèle des entrelacs relationnels et émotionnels, mais aussi une langue. Comment traitez-vous «le dire» dans votre spectacle ?
Je me souviens d'une expression qui avait été formulée au sujet de «La Surprise de l'amour» mise en scène par Elisabeth Chailloux : «Marivaux embrasse avec la langue». Chez Marivaux, il y a une sensualité incontournable. Chaque mot a pour but d'éveiller les sens de l'interlocuteur, de le caresser, de le séduire. Même si cela finit par déboucher sur de la violence et une frustration des personnages. Chacun cherche à séduire et à convaincre puis, à un moment, se trouve pris au piège de ses propres sentiments. Tout cela est fait en toute sincérité. C'est pourquoi, pour moi, il ne s'agit pas de forcer ou de souligner la musicalité de la langue de Marivaux. Il faut au contraire que tout semble naturel.
Interview par Manuel Piolat Soleymat
Paru le 21/10/2015

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