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Myriam Boyer
© Pascal Gelly


Chère Élèna
Didier Long & Myriam Boyer
En Union soviétique, au début des années 1980, quatre élèves séquestrent leur professeur de mathématiques. Didier Long met en scène cet unique texte de Ludmila Razoumovskaïa, avec Myriam Boyer dans le rôle-titre, allégorie de la fin d'une époque...
Didier Long, mise en scène
"Un soir, quatre élèves font la surprise à leur professeur de mathématiques de venir chez elle lui fêter son anniversaire. On finit par comprendre qu'elle possède la clef du coffre dans lequel sont entreposés leurs examens de fin d'année. Leurs ambitions démesurées les poussent à lui demander de rectifier leurs copies afin d'obtenir les notes qui leur permettront d'accéder aux grandes écoles. Après chantage, confrontation d'opinions sur le bien-fondé d'une telle démarche, ils vont la séquestrer... La force de cette pièce est de traverser les lieux et les époques. Ce professeur, qui a été imprégné par la philosophie du collectivisme, appartient à une génération prête à sacrifier son ambition personnelle pour l'intérêt général. À l'heure où l'Union soviétique traverse une crise profonde, ses élèves considèrent que les valeurs de mérite et de dévouement ne fonctionnent plus et l'on sent poindre chez eux la tentation d'un individualisme exacerbé. L'auteur propose une vraie réflexion sur les choix de société et les conflits de génération qui en découlent.

L'écriture est extrêmement précise, élaborée : on ne tombe pas dans le piège de la modernité, du «parler jeune». L'action se déroule dans la cuisine et le salon d'un petit appartement. Les comédiens et une création lumière, violente et dure, créeront davantage l'espace que les décors. J'ai repris les couleurs et matiérages de l'époque : le jaune pâle des carrelages de cuisine et le vert pâle des tapisseries. Au moment de la mise à sac du décor par les élèves, une déformation du son et de la lumière donnera à la scène une dimension cauchemardesque : point de rupture où l'on se demande si ce qui nous arrive est bien réel, si on n'a pas déjà vécu cette situation, avec cette sensation de la vivre de l'extérieur, comme si l'on devenait une conscience parallèle, un troisième œil... Nous sommes à un moment charnière de la société où nous remettons en cause tout un système politique, structurel, économique qui a été porté aux nues pendant des années. Le danger au théâtre est de nier le travail artistique au profit de l'économie pour attirer le plus grand monde, ou d'être dans le credo du système pour plaire au pouvoir. La création doit résister à la barbarie du formatage et nous allons avoir besoin d'une revendication utopique forte pour redessiner l'avenir !"

Myriam Boyer est Élèna
"Cette pièce est terriblement actuelle : elle illustre le drame que vivent les enseignants, et le fossé qui s'est creusé entre les gens de ma génération et les gamins. Toute sa vie, ce professeur que j'incarne fut dans la transmission du savoir. Elle est habitée par sa vocation et n'a pas d'existence en dehors de l'enseignement. Ses élèves vont jouer avec ses idéaux, ce qui était pour elle impensable puisqu'elle avait toujours été traitée avec respect. En lisant la pièce, je n'ai pu m'empêcher de penser à mon fils Arny qui me racontait que tout le monde trichait dans sa classe. Nous sommes entrés dans une ère de tricherie. La pièce annonce les traders d'aujourd'hui. Le monde occidental est en train de vivre la même crise que celle traversée par la Russie dans les années 1980 : nous avons la sensation d'être à la fin de quelque chose. Après les Trente Glorieuses, les années fric - qui ont fait bouger la Russie dans le mauvais sens - furent aussi brutales pour nous. J'ai très mal vécu cette marchandisation du monde et du métier amorcée dans les années 1980.

Cela fait trente ans que je me débrouille dans mon coin en montant mes propres spectacles... et en perdant beaucoup d'argent car j'ai toujours voulu faire ce que j'avais envie ! J'ai résisté, tracé mon chemin, mais j'ai fini par comprendre que je ne connaîtrai pas le monde que nous rêvions dans les années 1970 ! Je n'aurais jamais cru que nous dégringolerions comme ça ! Le monde est tiré par le bas dans tous les domaines y compris celui de la création. Depuis les années 1980, tout un tas d'intermédiaires ont envahi la profession. Le talent a été mis de côté au profit de la triche, de la combine, du réseau, ce qui n'est pas l'essence du métier. Si je n'avais pas commencé ma carrière dans les années 1970, je ne serais pas là aujourd'hui. Comme je suis une éternelle optimiste, je pense que les mômes vont trouver des réponses aux maux engendrés par cette société. De toutes façons, on ne peut pas rester dans ce monde verrouillé !"
Dossier par Alain Bugnard
Paru le 22/08/2014

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