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© Bruno Perroud


Marc Paquien
met en scène “Les Femmes savantes”et “Oh les beaux jours”
"Les Femmes savantes" de Molière, au théâtre de La Tempête. "Oh les beaux jours" de Samuel Beckett, au théâtre de la Madeleine. En ce début d'année, Marc Paquien met en scène deux grands textes : l'un pour une troupe, l'autre pour un duo de comédiens.

Interview
Marc Paquien


Après Marivaux, Martin Crimp, Octave Mirbeau..., qu'est-ce qui vous a décidé à vous plonger dans l'écriture de Samuel Beckett ?

Tout simplement parce qu'il s'agit d'une grande écriture. Je ne crois pas qu'il y ait vraiment à expliquer quoi que ce soit à propos de Oh les beaux jours. La pièce part d'une image précise : une femme enterrée jusqu'à la taille, puis jusqu'au cou, avec un homme (ndlr, interprété par Pierre Banderet) lisant le journal auprès d'elle. Si la musique et le battement du texte sont mis en route, le sens naît de lui-même. Le fait qu'aujourd'hui ce soit Catherine Frot qui joue le rôle de Winnie - avec son visage presque clownesque, sa profonde humanité, et aussi sa jeunesse (elle a l'âge du rôle tel que Samuel Beckett l'a écrit) - produit déjà du sens, oriente déjà la mise en scène. La représentation que nous avons créée ne répond à aucun prisme psychologique, bien qu'étant extrêmement concrète, extrêmement vivante. Winnie parle et refait incessamment les mêmes gestes, jusqu'à ce qu'elle s'endorme et qu'une sonnerie la réveille. De cette partition entre rire et gravité surgit le tableau d'une humanité qui, tout en affirmant la pulsation toujours plus vigoureuse de sa force de vie, tend vers son inéluctable amoindrissement.

Parallèlement à Oh les beaux jours, vous mettez en scène Les Femmes savantes. Qu'est-ce qui vous touche le plus dans cette pièce de Molière ?

Il y a, bien sûr, son immense drôlerie, mais au-delà même de cette considération, c'est sans doute l'une des pièces de Molière dont l'écriture est la plus aboutie. Les Femmes savantes fustige les travers de l'humain. Molière traque nos parts de ridicule, tout en se faisant un observateur très fin de son époque. La question de l'émancipation des femmes, de l'évolution de leur rôle dans la société et de l'équilibre homme-femme qui en découle, se révèle cruciale. Mais Les Femmes savantes nous fait aussi réfléchir sur notre propre monde. Ces personnages de femmes sont assoiffés du désir de la connaissance. Elles s'élèvent vers le savoir, vers le monde des idées. Leur emportement est si fort qu'elles finissent, bien sûr, par chuter et devenir des ridicules... Mais les hommes qui leur refusent un accès légitime au savoir ne le sont-ils pas tout autant ?

Quels liens établissez-vous entre vos deux mises en scène, qui servent deux pièces très éloignées l'une de l'autre ?

Bien sûr, Les Femmes savantes et Oh les beaux jours sont des pièces très éloignées dans l'écriture, mais elles ont pourtant deux points communs très importants. D'abord, chacune d'elles présente une manière particulière de penser le monde et de concevoir la comédie : triomphe du comique et du ridicule chez Molière ; déconstruction de la représentation et convocation de l'héritage comique chez Beckett. Enfin, ce sont deux œuvres qui s'adressent à l'acteur et viennent, dans des mouvements tout à fait contraires, affirmer son primat sur la scène : chez Molière, on voit l'apport fondamental de la troupe et du comédien-roi ; chez Beckett, une actrice est placée au centre de la scène, c'est-à-dire du monde, elle affirme son autorité sur la représentation jusqu'à disparaître peu à peu de notre vision.


Verbatim
Catherine Frot
interprète Winnie dans "Oh les beaux jours"


"J'ai envie de jouer Oh les beaux jours depuis l'âge de 19 ans, depuis que j'ai vu cette pièce mise en scène par Roger Blin, avec Madeleine Renaud dans le rôle de Winnie. L'image de cette représentation m'a fortement marquée. Je m'en souviens comme si c'était hier : Madeleine Renaud était d'une telle légèreté, d'une telle poésie... Je me suis immédiatement dit que je voulais, un jour, interpréter ce rôle-là, donner corps à ce grand texte. Je crois qu'il y a, dans cette envie, l'idée de réussir quelque chose d'impossible, d'immense, l'idée de gravir une montagne.

Car d'une certaine façon, jouer Oh les beaux jours revient à se lancer dans une aventure de théâtre hors du commun : une aventure entre terreur et drôlerie, entre concret et abstraction. Dans cette pièce, Samuel Beckett donne naissance à une forme poétique pure. Tout se contredit sans arrêt, tout converge vers un mystère qui ne s'éclaircit jamais véritablement...

Winnie est un être très paradoxal. Au début, on la perçoit un peu comme une caricature de bourgeoise et puis, très vite, elle dépasse cette dimension pour donner toute la mesure de sa singularité, de son esprit de liberté. Finalement, Winnie est une pensée plus qu'un être humain. Bien sûr, elle est très concrète, mais elle rejoint également une image de femme immortelle, de femme qui inscrit son existence en dehors même du temps."
Dossier par Manuel Piolat Soleymat
Paru le 13/01/2012

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