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© Antonia Bozzi


Le Dindon de Georges Feydeau au théâtre de La Tempête
Feydeau : “un post-romantique d’une imparable lucidité”
Engouement du public, pas moins de quatre nominations aux Molière 2011 : "Le Dindon" fut l'un des grands succès de la dernière saison théâtrale. Le metteur en scène Philippe Adrien et le comédien Guillaume Marquet (qui a obtenu, pour son interprétation du personnage de Rédillon, le Molière du jeune talent masculin) nous présentent ce spectacle repris au théâtre de La Tempête.
Interview
Philippe Adrien



Dans quelle mesure Le Dindon est-il, pour vous, un exemple typique du théâtre de Georges Feydeau ?

C'est Feydeau qui est typique... Il y a chez Feydeau, un état d'esprit - son humour, sa pensée, disons même, sa philosophie - des procédés : entre autres les quiproquos, chassés-croisés et autres rencontres involontaires. L'énergie que les personnages doivent déployer pour se sortir de ces embarras génère une manière spécifique, soit le style forcené et le côté "à mordre le tapis" de ce théâtre de fou. C'est ce que j'en crois, Le Dindon étant pour moi LA pièce de Feydeau. Cette histoire de séducteurs, "marcheurs" comme on les appelait à l'époque, ces gars qui pistaient les femmes dans la rue, ces obsédés, "addicts" notoires : comme quoi, ça ne date pas d'hier... Oui, d'un côté, le conjungo bourgeois et de l'autre, le désir, les pulsions, le sexe !

Quels tableaux du couple, de l'amour, des rapports hommes-femmes Georges Feydeau dessine-t-il dans Le Dindon ?

Le théâtre de Feydeau constitue - on est en 1900 - une sorte de réaction à l'idéalisation de l'amour tel qu'il fut célébré par les poètes, les écrivains, les artistes romantiques. Feydeau est à l'évidence un postromantique qui fait preuve d'une imparable lucidité. Il cerne parfaitement l'imbroglio infernal dans lequel le couple bourgeois se trouve par définition enlisé : les femmes, à cette époque en tout cas, bénéficiant (ou souffrant) d'une sexualité plutôt centripète, alors que les hommes apparaissent vigoureusement centrifuges ! L'amour conjugal ayant pour corollaire et pour norme, au moins sociale, la fidélité, les rapports hommes-femmes s'avèrent, par définition, pipés : les hommes sont voués à tromper leurs épouses, celles-ci à s'en plaindre, voire à se venger.

Quels sont, de votre point de vue, les ressorts comiques du Dindon et, plus généralement, du théâtre de Feydeau ?

Ce sont ceux du vaudeville. Au milieu de cela, j'ai essayé pour ma part de m'intéresser aux personnages et à la pièce, en commençant par évacuer toute considération stéréotypée sur ce théâtre dont on ne cesse de parler comme d'une mécanique et même d'une "horlogerie"... Ce que je réfute volontiers d'une formule : "Rien de plus chiant qu'une montre !" Non, je tiens Feydeau pour un maître du dialogue dramatique, exemplairement en phase avec la société de son temps bien sûr, mais aussi avec la langue, la langue française telle qu'elle se parle naturellement, à cette époque et encore maintenant, dans le feu de l'action : justesse, caractère, humour... On boit du petit-lait quand on travaille un texte d'un tel charme véridique. Quant au comique, il se trouve qu'au bout du compte on rit, non pas comme il arrive hélas le plus souvent, pour peu qu'on ait payé sa place, par une sorte d'effet de connivence ou de complaisance. Non. On rit parce qu'on ne peut pas s'en empêcher : on ne peut pas ne pas rire ! Et ça, c'est le génie de Feydeau.

Vous dirigez le théâtre de La Tempête depuis 1996. Quelle ligne artistique défendez-vous à la tête de ce théâtre ?

Ce qui au théâtre me frappe le plus comme spectateur, c'est sa diversité, sa luxuriance, l'extraordinaire jaillissement de points de vue, de formes et de contenus qui paraissent sur la scène... Dès l'origine, je me suis référé à Brecht quand il parle "d'élargir le cercle des connaisseurs". Comment prétendre s'atteler à cette tâche sans d'abord se montrer disponible, à l'écoute, ouvert ? Ensuite, oui, metteur en scène, je ne saurais faire mieux que m'abandonner à mon fantasme, j'ai un mode, un style tout à fait spécifiés, mais loin de moi l'idée de m'entourer d'émules ou d'adeptes. La programmation de La Tempête doit permettre à un public aussi diversifié que possible de venir jusqu'à nous et de revenir, pour des motifs qui doivent sans cesse se renouveler. S'agit-il bien là d'une ligne artistique à défendre ? Notre pratique est un artisanat, c'est à ce seul titre que j'estime mes pairs. Il m'est arrivé d'être déçu, mais en général, m'étant renseigné avant et parfois même ayant vu les spectacles, je n'ai que du bonheur à accueillir les uns et les autres, metteurs en scène et comédiens, dans ce lieu dont je veux croire qu'il est perçu comme convivial, mais aussi d'une excellente tenue artistique.


Verbatim : Guillaume Marquet

Rédillon : un jeune homme corseté par son éducation bourgeoise


"Dans Le Dindon, nous retrouvons le sempiternel trio dramatique et comique du mari, de la femme et de l'amant. Sauf qu'ici, l'amant est une créature à deux têtes puisque deux personnages - Pontagnac et Rédillon - se disputent le trophée, c'est-à-dire Lucienne. Nous n'avons pas réellement d'informations concrètes sur Rédillon, le personnage que j'interprète. Certaines choses se dévoilent tout de même à la lecture de la pièce : il est jeune, fringant, ne travaille pas... Je l'imagine comme un jeune rentier embrassant cette jeunesse dorée avec délice. Insouciance et insolence vont donc ici de pair.

Chez Rédillon, comme chez beaucoup de personnages de Feydeau, tout est question d'interdit et de transgression de l'interdit. Interdiction sur le sexe, rejet des valeurs, de l'autorité sont autant de moteurs chez ce jeune homme corseté par son éducation bourgeoise. Les failles d'un personnage comme celui-ci sont un vrai plaisir pour un comédien. Son impertinence, son mépris, sa haine, son dégoût, sa couardise sont autant de raisons de se délecter et, paradoxalement, de
défendre bec et ongles le personnage. Car, à la manière du clown, c'est du 'ratage' et de la misère humaine, que naîtra le rire et, donc, l'humanité."
Dossier par Manuel Piolat Soleymat
Paru le 23/09/2011

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