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© Bruno Perroud


La Pluie d’été de Marguerite Duras
au théâtre du Vieux Colombier
Emmanuel Daumas dirige Claude Mathieu, Christian Gonon, Éric Génovèse, Marie-Sophie Ferdane, Jérémy Lopez et Adeline d'Hermy dans "La Pluie d'été" de Marguerite Duras. Pour sa première création à la Comédie-Française, le jeune metteur en scène s'empare de ce "conte d'enfant pour adulte" qu'il envisage comme un "grand chant sur le vide et sur l'ineffable".

Interview
Emmanuel Daumas

Qu'est-ce qui vous relie à l'écriture de Marguerite Duras ?


Adolescent, je me souviens avoir lu Dix heures et demie du soir en été. J'ai été très sensible à cette écriture fluide et à l'univers du désir, de la sensualité et du sexe, si propre à Marguerite Duras. Elle est le seul écrivain à parler si justement du désir féminin et de la jouissance féminine. En avançant dans la découverte de cette œuvre désespérément athée, je me suis rendu compte qu'il s'agissait plus largement d'une grande fresque des gens déclassés, aussi bien socialement qu'érotiquement.

Pourquoi avez-vous choisi d'adapter à la scène La Pluie d'été, plutôt que d'investir une des pièces de Marguerite Duras ?

Dans ce texte qu'elle a écrit à la fin de sa vie et qui déploie un athéisme singulier, on est face à un grand chantier de déconstruction des valeurs traditionnelles. Il est question de la vanité du remplissage et de l'accumulation, du toujours plus, du toujours explicable. C'est un grand chant sur le vide et l'ineffable, sur "le ravissement" à soi-même, selon ses propres mots. La Pluie d'été raconte l'histoire d'une famille d'immigrés chômeurs résidant à Vitry, d'un petit garçon génial qui cherche à comprendre le sens de la vie. Il se rend compte que tout est vain, même d'aller à l'école. Tout petit, il essaie de comprendre son environnement et sa condition par la science, la philosophie et les mathématiques. Puis enfin, l'expérience du vertige et du mystère infini, provoque le plus grand désordre autour de lui.

Quels aspects particuliers de ce roman souhaitez-vous explorer à travers votre spectacle ?

La joie et la complicité de la famille, de l'enfance, choses qui dépassent tous les codes sociaux. Également la douleur provoquée par le passage à l'âge adulte, rupture qui nécessite d'inventer sa vie. Cette nécessité, pour Marguerite Duras, n'implique pas la notion de productivité. La question qu'elle pose est davantage "qu'est-ce qu'on fait de sa vie" que "qu'est-ce qu'on fait dans la vie".

Quels sont les partis pris de votre mise en scène ?

Partant d'un roman et non d'une pièce de théâtre, le parti pris est ici la narration par six acteurs, sur un plateau de théâtre, d'un conte d'enfant pour adultes. On est davantage dans l'évocation et l'imaginaire que dans la représentation d'une histoire. Sans pour cela s'éloigner du réalisme social des années 1980, époque de la fin des bidonvilles et des plans de relogement des HLM à Vitry.

Vous menez, parallèlement, une double carrière de comédien et de metteur en scène. Qu'est-ce que ces activités vous apportent à l'une et l'autre ?

Jouer autant que mettre en scène me rapproche considérablement des acteurs. J'essaie au mieux d'être dans leur rythme de création et d'invention. Ce qui peut s'avérer plus difficile pour les metteurs en scène qui ne pratiquent pas le plateau.

Verbatim : Claude Mathieu

474e sociétaire de la Comédie-Française, Claude Mathieu a intégré la "maison de Molière" comme élève-stagiaire, en 1979, puis quelques mois plus tard comme pensionnaire, à sa sortie du Conservatoire national supérieur d'art dramatique. Treize ans après avoir joué Agatha, elle revient à Marguerite Duras à travers le rôle de la Mère, dans "La Pluie d'été".


"C'est en 1998, lorsque je jouais Agatha au Studio-Théâtre de la Comédie-Française (ndlr : dans une mise en scène d'Alison Hornus), que j'ai vraiment découvert l'écriture de Marguerite Duras. Avant cela, j'avais bien sûr lu certains de ses romans, j'avais vu ses films, c'était une artiste qui m'intéressait vraiment beaucoup, mais ce n'est que lorsque j'ai eu l'occasion d'interpréter ses mots, lorsque je me suis plongée en tant que comédienne au sein de l'un de ses personnages que j'ai pu appréhender son écriture de façon profonde et intérieure. Et je suis devenue une passionnée ! Marguerite Duras est vraiment un auteur rare, un auteur qui parvient à rendre compte, au-delà même du langage, de ce qui est enfoui au plus profond de l'être humain. Cet espace obscur et secret est l'un des aspects du rôle de la Mère qui m'intéresse le plus : cette grande proximité qui la relie à son fils, Ernesto, cette capacité à le comprendre, à être en osmose avec lui sans même avoir à passer par les mots.

Une mère en osmose avec son fils

Finalement, cette mère et ce fils possèdent des personnalités identiques, ils se comprennent et se devinent sans avoir à se parler. Marguerite Duras porte un regard plein d'amour sur ces êtres déclassés qui vivent en marge du champ social, qui ont au fond d'eux une forme de sauvagerie extrêmement touchante. Le mystère et la singularité qui se détachent de mon personnage m'ont d'ailleurs amenée à chercher une forme de laisser-aller dans le jeu, une forme de lâcher-prise. Cette mère qui parle peu, qui mène une existence très concrète, s'est inventé une autre vie à l'intérieur d'elle-même : une vie en liaison avec la nature, avec le cosmos, une vie qu'elle partage avec Ernesto et qui n'a rien à voir avec la société construite par les hommes. Ce personnage de mère et de femme me touche énormément. J'aime son côté énigmatique, la façon totalement personnelle avec laquelle elle se met en lien avec le monde."
Dossier par Manuel Piolat Soleymat
Paru le 19/10/2011

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