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Bruno Perroud


Dorian Gray
“Les folies sont les seules choses qu’on ne regrette jamais”
Après son succès la saison dernière, avec "Mike laisse-nous t'aimer", nominé trois fois aux Molière 2011, Thomas Le Douarec monte une version musicale du "Portrait de Dorian Gray", le célèbre roman d'Oscar Wilde, au Vingtième Théâtre. Le metteur en scène, ainsi que trois de ses interprètes, Grégory Benchenafi, Caroline Devismes et Gilles Nicoleau, reviennent sur leur rapport intime à cette œuvre...
Thomas Le Douarec

"À l'origine, Dorian Gray, pour moi, c'est des émotions d'adolescent, un roman qui m'a beaucoup marqué, que j'ai appris à aimer encore plus avec le recul et l'âge. C'est une œuvre très complète qui touche à plusieurs thèmes et mélange les genres : fantastique déjà - il découvre à cette époque Edgar Allan Poe à travers les traductions françaises de Baudelaire et c'est un magazine américain qui lui a fait la commande de Dorian Gray, chose amusante, ce jour-là il dînera avec Conan Doyle, le père de Sherlock Holmes. Il y a d'ailleurs un côté thriller à travers les crimes et le suspense... et il y a une force intime aussi, car à travers cette histoire Wilde se raconte, il l'a dit : 'J'ai mis beaucoup trop de moi-même dans ce roman, à tel point que Basil, le peintre est l'homme que je pense être, Lord Henry est l'homme que le monde pense que je suis et Dorian est l'homme que je voudrais être.' Il est fascinant, c'est le premier grand intellectuel qui affirma son homosexualité et qui s'en est servi dans son œuvre - et il ira en prison pour ça, car c'est ce roman qui lui a fait perdre son procès, qui l'a accusé malgré lui. Il y a quinze ans, quand je l'ai monté au théâtre, adapté avec David Caris, j'ai tout lu sur cet auteur et sur ce roman. Mon nouveau point de départ pour ce spectacle musical fut la sortie, cette année, de la version non censurée, mais pas encore traduite en français. Cela rend cette œuvre résolument moderne et encore plus passionnante. Mettre Dorian Gray sur scène aujourd'hui est pour moi une évidence - le roman est d'ailleurs écrit comme une pièce. Ici il y a une alternance de scènes jouées et de chansons, sur une musique de Stefan Corbin et des paroles coécrites avec Michèle Bourdet, dans une veine intemporelle avec des costumes forts et un décor épuré. C'est un peu comme pour Le Cid, version flamenco, ce qui m'a toujours fait vibrer c'est de prendre une œuvre classique et de la revisiter en lui apportant une force moderne qui peut ainsi toucher les contemporains. On a besoin qu'il y ait un écho, un prolongement dans notre époque pour qu'elle résonne d'une autre façon. Le metteur en scène est toujours un vampire, il se sert d'une œuvre pour en tirer toute la substantifique moelle et en faire une nouvelle matière où il peut exprimer ses rêves et ses cauchemars. Je n'ai jamais eu la prétention d'être un auteur, donc je les viole et les pille avec respect pour les servir au mieux. Et puis il y a les interprètes, et là c'est l'aventure de Mike et la rencontre avec Grégory Benchenafi qui m'a poussé à monter ce spectacle. Il fallait un interprète qui plaise autant aux femmes qu'aux hommes, un être ambigu qui mélange grâce sensuelle et virilité forte, c'est un ogre séducteur, un giton mature qui ne cherche que plaisir et puissance... Grégory est tout ça, c'est un Dorian Gray en puissance."


Grégory Benchenafi


"J'ai découvert ce roman il y a quelques mois quand Thomas m'a parlé du projet. J'ai plongé dans cette histoire magnifique - c'est un peu une traversée du miroir. On peut tous se projeter dans cette envie de jeunesse éternelle, comprendre cet état d'euphorie que peut générer le sentiment d'être indestructible, qui peut d'ailleurs amener l'être humain à ce qu'il y a de pire comme de meilleur. Ici la musique et le chant subliment vraiment une histoire qui l'est déjà à la base. Dorian Gray est un dandy en surface mais, comme dans l'œuvre, il y a, en lui, une profondeur sombre et complexe. Il est tout ce qu'on s'interdit dans la vie : la bonne conscience sans aucune morale, ni aucun respect pour l'autre. C'est la personnification de l'arrogance et la destruction. Il peut être méchant, mais c'est avant tout un explorateur de l'âme, entraînant tout le monde dans sa déchéance. Il possède ce portrait qui récolte tous les mensonges et les flétrissures, sur lui tout glisse. J'aime aussi la part de suggestion chez Wilde, qui ne raconte pas tout et nous laisse du coup imaginer une partie des actes de Dorian, c'est ici que chacun peut laisser parler sa part sombre. Il n'est pas 'mauvais', il devient juste indifférent et froid, la perte de toute humanité je pense. C'est jouissif de pouvoir jouer un personnage aussi horrible."

Caroline Devismes


"Je l'ai lu il y a longtemps, et j'avoue que cette nouvelle version m'a beaucoup plu. C'est très fidèle à l'original et l'essentiel est là : le style et la misogynie latente de Wilde. Je joue ici les trois rôles féminins : je passe de Sibyl, l'adolescente comédienne innocente et amoureuse, à la prostituée qui a vécu et se détruit à petit feu, pour finir sur Gladys, la Duchesse, plus vieille femme en fin de parcours. C'est un challenge de faire à chaque fois en sorte que les gens ne vous reconnaissent pas, de fractionner chaque rôle et de 'composer'. Je retrouve ici le plaisir que j'ai eu sur Mike, de pouvoir en un spectacle jouer plusieurs rôles. C'est d'autant plus vrai quand on joue des personnes qui ont existé comme Dalida : on doit beaucoup travailler dans la voix, l'accent, la gestuelle, et quand arrivent perruque, maquillage et robe, on doit se laisser porter sans trop accorder d'importance au reflet dans le miroir qui nous trouble. Le travail sur une forme de mimétisme mais sans singer, c'est très enrichissant. Ici, ces trois femmes souffrent à cause des hommes. Elles symbolisent la femme aux différents âges et qui tente de vivre, de survivre dans un monde misogyne, où les conventions les soumettent, malgré les forces de caractère - c'est sensible et très beau."

Gilles Nicoleau


"Cela va faire plus de vingt ans qu'on travaille ensemble avec Thomas, après Mike, où je jouais Kaufmann, je suis très content de pouvoir encore participer à une vraie et belle comédie musicale, c'est un vrai cadeau après deux décennies de théâtre de pouvoir découvrir et vivre une nouvelle forme de spectacle vivant. Je jouais déjà Basil dans la version purement théâtrale, il y a quinze ans, et c'est très intéressant de redécouvrir ce texte qui est devenu livret. Physiquement, inconsciemment, j'ai eu des émotions, des sensations qui étaient ancrées en moi et qui ne sont plus si justes, par rapport à mon vécu, à ma maturité d'homme et non de comédien. Ce Basil, peintre reconnu, assez aisé, rencontre Dorian Gray et le ressent comme son seul besoin dans sa vie. Tout son art est alors remis en question, toute son approche de la vie, à l'autre aussi. Il ne peut plus se passer de Dorian, et là où je voyais du pathos et de la souffrance, j'y vois aujourd'hui la joie d'être amoureux. J'ai vu aussi une portée spirituelle que je ne voyais pas avant dans cette œuvre, à travers ces mortels qui font face à cet homme qui ne vieillit pas, confrontés à leur condition humaine."
Dossier par Samuel Ganes
Paru le 15/09/2011

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