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Rayhana
D.R.


Chez Mimi
Une cigale venant du désert
Le Vingtième Théâtre nous propose une pièce pleine de chaleur pour clore la saison estivale : "Chez Mimi". Rencontre avec la metteur en scène, Frédérique Lazarini, l'auteur, Aziz Chouaki et l'interprète principale, Rayhana.
Frédérique Lazarini
et Aziz Chouaki

Revenons sur la genèse de la pièce.

Frédérique Lazarini :
Au départ c'est une commande que j'ai faite à Aziz, dont j'appréciais le travail et que j'ai connu par Biyouna, qui jouait dans La Célestine dont j'assurai la co-mise en scène. Au théâtre j'aime quand le public, en plus d'être auditeur, se laisse submerger par l'ambiance d'un lieu. J'adore tout ce qu'un endroit peut raconter - c'est parti de là. J'avais envie d'un bistrot, d'un lieu chaleureux et d'une histoire dans les années 60 sur la guerre d'Algérie. Enfant de la guerre d'Algérie, mon père est parti soldat et mes parents se sont rencontrés à Alger. Je voulais aussi un spectacle musical par moments, car avec la chanson, on peut toucher des choses très graves tout en distance, et renforcer l'aspect coloré et poétique.

Aziz Chouaki :
je partageais cette idée de départ, la fascination pour l'atmosphère d'un lieu. J'aime et je connais bien cette ambiance des bars, surtout de nuit, étant musicien professionnel aussi, j'ai souvent observé cette humanité en prise avec l'alcool où on se livre plus facilement. J'aime écrire à travers le prisme humain, c'est comme ça que j'ai créé cette pièce. Chez Mimi, c'est avant tout une certaine histoire d'amour de la France, dans la mesure où elle est amoureuse d'un Français, à travers lui, c'est la France qu'elle épouse. Je ne voulais pas de matraquage ou de militantisme, Mimi, elle s'est intégrée grâce à ses sens : les proverbes provençaux elle les connaît tous, les parfums, la cuisine et même cet accent du Sud. C'est l'intégration par le cœur malgré la blessure. On parle souvent du déracinement des immigrés et moi je voulais parler de l'enracinement : comment on développe d'autres racines ?

F. L. :
Ce personnage principal, madone matrone populaire, a un langage très audacieux pour son époque, un langage inventé qui mélange langue provençale et langue arabe, et lui permet de nommer et de dire les choses à sa façon, mais sans détour. Il y a aussi son mari, deux couples et un personnage muet qui représente les différents clients de ce bistrot et cette France des trente glorieuses, une France naïve qui doit se remettre des souffrances, de la guerre, des non-dits. Elle est là parmi eux. J'aime mettre en relation la petite histoire - la vie de ce petit monde provençal - à travers la grande Histoire - cette France de l'après-guerre d'Algérie.

A. C. :
Je n'ai pas voulu aborder de façon frontale le problème de l'immigration. Pour moi l'intégration, "l'identité de France" est un concept politique et vide de sens. L'identité est avant tout culturelle et surtout c'est un concept mobile, jamais figé. Comme beaucoup d'Algériens, je suis amoureux d'une certaine France : Baudelaire, la Révolution française, une certaine culture... Après, l'amour idéal n'existe pas. Aujourd'hui, en Algérie, la vie est construite sur beaucoup de drames, de non-dits, il n'y a pas eu assez de cœur dans notre histoire, on a trop manqué de cœur.




Rayhana

Auteur et interprète, vous avez fait beaucoup de bruit avec votre pièce "À mon âge je me cache encore pour fumer", bientôt adaptée au cinéma. Vous êtes une digne représentante de la culture maghrébine en France.

J'ai quitté l'Algérie il y a vingt ans. J'y ai grandi, j'ai étudié là-bas l'art dramatique et c'est le théâtre algérien qui m'a nourrie. On était subventionné par l'État d'ailleurs, qu'on attaquait et critiquait, mais il n'y a jamais eu vraiment de censure comme en Tunisie ou au Maroc. On a beaucoup calqué le système russe, puisque nos professeurs étaient surtout des Russes à Alger. Le théâtre y était surtout militant et engagé, on ne connaît pas le théâtre "bourgeois", ça n'existe pas. Nous avons culturellement parlant, un autre théâtre qu'ici, on a la tradition du conteur déjà, et puis, on adapte les grands classiques, d'Ibsen à Molière ou Brecht, en langues arabes et toujours dans une veine revendicative d'avant-garde. À la télévision, il passait Au théâtre ce soir, on ne comprenait pas, on trouvait ça inintéressant. On pouvait indirectement critiquer le système politique, mais jamais frontalement, notre langue est très imagée, pleine de symbolique, de métaphores, on peut tout dire. Ma pièce À mon âge..., par exemple, elle ne pourra jamais se monter en Algérie, elle est trop directe. Par contre, on contournait toujours sexe ou démonstration d'amour, et encore maintenant.

On est très pudique. Dans le cinéma algérien, si on voit un couple dans un lit, les deux personnes sont habillées et il y a toujours entre les deux un oreiller ou un gosse. On coupe les baisers ou la nudité dans les films étrangers, ce n'était pas le cas dans les années 70, avant la révolution islamique qui nous a fait émigrer. En France, ça a été très difficile pour moi, les rôles étant très rares, je me suis mise à l'écriture pour me distribuer moi-même. Depuis que je suis ici, je n'ai jamais eu de personnage aussi beau. Cette Mimi est si proche de moi, il y a une force de caractère et une blessure : cet exil, ce déracinement total. C'est difficile de tout laisser, tout quitter sans possibilité de retour. C'est un sentiment universel au fond. Cette pièce parle de cette force qui vous soumet et vous oblige à vous intégrer pour ne pas être montré du doigt, pour pouvoir vivre, survivre... C'est un autre voile en fait. À l'époque, être un Arabe en France, c'était être un bougnoul, un bicot ! Elle a dû laisser sa culture, qui est pourtant une richesse, pour mieux se mélanger, tout en étant heureuse, car elle a fait ce choix par amour. Elle le dit : "Pour moi, l'harissa est devenue mayonnaise." Mais quand on force les gens à effacer leurs racines, à se nier, on n'obtient alors que des malades, des fous. C'est important d'exister pour ce qu'on est.
Dossier par Samuel Ganes
Paru le 31/08/2011

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