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Grégori Baquet
©Emilie Deville


L’Échange
Un deal au pays du Far West
Après "Le Jeu de l'amour et du hasard" de Marivaux en 2008, Xavier Lemaire revient au théâtre Mouffetard avec "L'Échange" de Paul Claudel, avec dans le rôle de Marthe, Isabelle Andréani et dans celui de Louis Laine, Grégori Baquet. Rencontre avec ces trois artistes.
Xavier, pourquoi L'Échange ?
Xavier Lemaire :
En fait, cette pièce me trotte dans la tête depuis que j'ai commencé le théâtre et la mise en scène, depuis même l'école du Studio 34 avec Claude Matthieu et Philippe Brigaud. C'est une pièce qui a jalonné toute ma carrière. Je l'ai relue souvent et pour la monter, je voulais avoir la bonne distribution et, surtout, la maturité nécessaire. Le couple Marthe et Louis Laine est déterminant et c'est vrai que la rencontre d'Isabelle Andréani et de Grégori Baquet m'a permis de concrétiser ce désir lointain et intime. L'Échange symbolise pour moi l'attraction et le paradoxe amoureux dans toute sa complexité et dans toute sa vérité. On y retrouve l'engagement face à la liberté, la soumission face au pouvoir financier et le libertinage, bref l'amour chez l'humain. Je crois que c'est une pièce qui demande du vécu. Nous avons d'ailleurs choisi la dernière version de la pièce. Il faut savoir que L'Échange est l'une des premières pièces de Claudel, et qu'il en a écrit une seconde version qui est quasiment sa dernière œuvre. C'est donc un texte qui a pris toute une maturité d'homme et d'auteur. Et cette seconde version me semble plus épurée, plus forte et plus limpide que la première.
Isabelle Andréani :
C'est Jean-Louis Barrault qui était un bon ami de Claudel, qui lui a demandé de réécrire cette version, il voulait la monter avec Madeleine Renaud bien sûr. Dire que c'est une version modernisée, ce serait une erreur. La pièce a été réellement réécrite à travers la langue de la première version, les personnages sont plus forts, plus incarnés. Par exemple, Marthe, qui est plus revancharde et dans l'accusation dans la première version, est ici plus dans la lutte, et plus dans le pardon, c'est une Marthe plus juste et, en même temps, plus humaine.
Grégori Baquet :
C'est un texte qui, à la lecture, n'est pas facile. Moi je l'ai lu à l'école, et quand Xavier m'a proposé le projet, j'ai dû relire la pièce cinq fois pour la comprendre, ça m'a exactement remis dans cette sensation d'incompréhension que j'avais vécue enfant face à ce texte. Dès lors que je suis entré dans le jeu, dans la mise en scène, j'ai compris toutes les subtilités et l'ensemble de l'œuvre qui me semblait alors un peu obscur. Mais le théâtre est pour moi une école magnifique. Enfant, je ne supportais pas les études, lire un livre, tout ça... m'ennuyait et m'insupportait parfois. Aujourd'hui, à travers cet art vivant, j'ai l'impression de retourner à l'école, mais à la bonne école.

Claudel est un auteur à part ?
X. L. :
Oui, il y a cette langue très personnelle et unique, à la fois sublime et complexe. Elle a un effet sur les comédiens, il y a cette espèce de souffle qui les grandit. C'est un auteur qui ne laisse rien au hasard et pour monter la pièce, j'ai d'ailleurs relu "religieusement" et pris en compte toutes les didascalies. J'ai voulu que cette mise en scène aille autant dans le profane que dans le sacré, qu'elle révèle ces émotions d'une cruauté inouïe et à la fois d'une pure beauté. Le décor par exemple est une cabane au bord d'un marais : c'est le coin de paradis et le cul-de-sac de l'enfer. J'ai choisi aussi de monter la pièce comme Claudel l'a écrite, en 1893 aux États-Unis, ce qui donne ce côté très western. Les hommes ont un revolver à la ceinture et il y a donc un danger qui plane sans cesse. Il y a ces rapports très durs, qui tiennent sur la force et la séduction. Il y avait d'ailleurs cet american dream très fort dans la première version, avec une mélancolie de la France, et tout ça est moins présent dans cette seconde version où il a d'ailleurs rajouté cette phrase : "Moi, elle me fait pas peur ton Amérique." Signe qu'entre 1894 et 1951, la vision de l'Amérique par le Français a sûrement évolué. L'Échange traverse les âges, c'est une pièce universelle car les quatre personnages sont les quatre entités qu'on connaît tous dans le domaine amoureux : le rêve d'un amour éternel, le désir d'une aventure passionnelle pour rompre la monotonie, le rêve d'argent pour sembler fort et stable face à l'être aimé, et aussi ce besoin de sexe, de mondanité et de séduction. Tous les personnages se retrouvent en chacun de nous.

Ce sont des personnages symboliques, donc. Sont-ils difficiles à aborder ?
I. A. :
Interpréter une telle femme entière qui croit en l'homme, en "son homme", qui est habitée par la foi et qui doit faire face à cette situation humiliante et horrible, c'est un bonheur inouï à jouer. J'ai un parcours plus classique, souvent avec des personnages drôles. Dans "Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée" de Musset, ma Marquise était plus grande dame, plus en surface. Là on est dans une interprétation plus viscérale. Oui, c'est plus difficile car on est plus dans l'être que dans le paraître. En même temps, chaque personnage dans la vie d'un interprète est une nouvelle marche pour aborder le suivant.
G. B. :
Oui, on apprend toujours, c'est ça qui me plaît avec le théâtre plus qu'ailleurs. La difficulté à aborder un rôle est aussi la part excitante de notre travail.

Grégori : théâtre, télé, ciné, comédies musicales..., vous avez tout fait ?
G. B. :
C'est vrai. J'ai un éventail de jeu très large. Au-delà de la capacité qu'on a tous de pouvoir jouer tel ou tel rôle, il y a surtout la possibilité qu'on nous donne la chance de le faire. En France, on ne supporte pas d'avoir plusieurs casquettes, on aime mettre les artistes dans des cases. Moi, à une époque, j'avais plusieurs CV pour cacher certains de mes emplois. Je ne pense pas être plus doué que d'autres, j'ai juste eu la chance d'avoir des parents qui m'ont montré le chemin. Je n'envisage ce métier qu'à travers cet "échange" continu entre les styles, en passant d'un plateau de cinéma ou de télé, à une scène de théâtre.
Dossier par Samuel Ganes
Paru le 20/06/2011

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