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Marianne James
© Philippe Calvario


Une visite inopportune
“Le sida, quelle maladie sublime !”
Au théâtre de l'Athénée, Philippe Calvario a réuni un casting de rêve pour une comédie cauchemardesque : "Une visite inopportune" de Copi. Rencontre avec le metteur en scène et deux de ses interprètes : Marianne James et Éric Guého.
Revenons sur la genèse de cette pièce.
Philippe Calvario :
À l'origine, je voulais faire un diptyque sur Copi avec deux pièces courtes : Les Quatre Jumelles, suivie d'Une visite inopportune. Mon attention s'est vite concentrée sur la seconde. C'est une pièce testament, écrite juste avant sa mort, elle est donc différente de ses autres pièces et, selon moi, plus aboutie. Comme Roberto Zucco pour Koltès ou Le Pays lointain pour Lagarce, il y a une urgence due à la mort, c'est plus viscéral, plus intime et, du coup, plus profond.
Éric Guého :
C'est une pièce sur la mort, sur un homme qui meurt dans sa chambre d'hôpital, mais les personnages sont tous extrêmement vivants. Moi c'est ce qui m'a plu à la première lecture. Il y a un délire assumé autour d'un fait réel et implacable. Comme un électrocardiogramme, il y a cette réalité dure ponctuée de pics de folie. Les choses s'accélèrent et tu ne sais plus qui est qui, qui est quoi... c'est très intéressant.
Marianne James :
C'est terrible mais complètement baroque car extrêmement drôle. Il nous dit : "Je vais mourir, je souffre, j'en crève de savoir que je vais mourir, oui c'est horrible, je sais que vous avez peur, et je vais vous faire encore plus peur, et on va en rire !" L'écriture est magnifique. Pour moi, Copi c'est le Guitry de l'an 2000 : il se tuerait pour un bon mot. Et les personnages sont de vrais monstres, c'est la petite boutique des horreurs, une vraie galerie de Freaks complètement tarés.

Oui et quelle distribution !
P. C. :
Oui pour ce genre de pièce, il faut des interprètes qui ont un combustible dynamique et évident, ça ne s'apprend pas, c'est une question de nature. C'est mon désir de travailler avec Michel Fau à la base qui m'a poussé vers cette pièce. J'aime cette dimension de clown tragique qu'il a. Tous les acteurs que j'ai choisis ont cette dualité : une force joyeuse violente mêlée à une noirceur dont je ne vais pas faire l'économie. C'est important aussi de dire qu'il y a une incarnation de la folle comme j'aime : avec profondeur, cette part féminine assumée chez l'homme mais sans stéréotype, avec classe. Il y a une esthétique de la folle que Copi trouvait noble, dont le courant queer a découlé.
É. G. :
Philippe a ce sens du casting. Je m'en suis vite rendu compte sur Parasites de von Mayenburg ou sur le Marivaux. C'est une vraie force de prendre les gens pour ce qu'ils sont et non pour ce qu'ils ont fait.
M. J. :
Il fait un pari sur l'univers des artistes qu'il a choisis et il est assez fou pour mélanger ces univers. Dans cette distribution, on est tous des divas !
P. C. :
Cette distribution, c'est aussi la rencontre de mondes différents qui en créent un nouveau complètement homogène. J'avais un peu envie de donner naissance à la grande sœur d'Ulrika Von Glott que j'avais tant aimée dans L'Ultima Récital et le rôle de Regina Morti possède une filiation directe puisque c'est aussi une chanteuse d'opéra, et je voulais que tous ses airs soient chantés en live. Ce que Marianne fait génialement. Il y a, évidemment, une dimension fellinienne dans cette distribution avec des archétypes de caractères forts. N'oublions pas les dessins de Copi, sa femme assise : cette femme énorme, tentaculaire, qui phagocyte tout ce qui passe ...
M. J. :
(Dans un rire.) Oui c'est tout moi !

Au-delà de votre distribution et de la pièce, il y a votre choix d'assumer l'époque à laquelle elle a été écrite.
P. C. :
Ça peut paraître un peu grandiloquent, mais je pense que c'est, pour moi, aussi un "devoir de mémoire" sur des gens qu'on a connus et qui sont partis trop tôt. C'est un regard sur le passé, une pièce baignée de fantômes. Je garde l'histoire dans le contexte de la fin des années 80, avant les premiers traitements, où la séropositivité était concomitante à la mort. Il y a quelque chose de fellinien aussi. Il y a un compte à rebours. On ne peut s'empêcher de penser aux névroses hystériques à la Dali, qui sont ici des pulsions de lutte contre la mort. Vous savez ce qui m'a réellement poussé à monter ce texte, c'est cette réplique. Lorsque Cyrille dit à la diva qu'il a le sida et qu'elle lui répond...
M. J. : ... "Quelle maladie sublime !"
P. C. :
Écrire ça à cette époque, alors que c'était stigmatisé... Copi a fait un acte théâtral de son sida, qui est devenu un vrai personnage de sa vie. Il a fait de cette maladie honteuse et marginale une fierté, où les séropos sont une sorte de héros tragiques. De nos jours, ça n'aurait pas la même force.
É. G. : C'est très daté 80 dans l'esthétisme, les costumes très colorés et délirants...
M. J. : Le choix de tes musiques - je chante sur des airs de Klaus Nomi, Nina Hagen ou Freddie Mercury. Début 80, quand le sida est arrivé, on ne savait pas ce que c'était ni quoi faire. Est-ce qu'on pouvait serrer la main, embrasser, laver le verre ou le jeter ? Dans la pièce, on entend des phrases toutes faites de cette époque et l'on se surprend à dire : je crois que j'ai dû dire ça moi aussi. Ça fait drôle. En tout cas, divertir en remuant les gens, c'est, selon moi, le but du théâtre. Et là, rendons grâce à Copi.
P. C. :
Il théâtralise la maladie et, du coup, il la distancie en quelque chose qu'on peut regarder et dont on peut rire. Il n'y a pas de cliché, on n'est jamais dans le pathos - quand il meurt, il dit simplement : "Oh merde ! Ce n'est jamais une pièce triste, tragique parfois, monstrueuse souvent, follement ironique presque toujours, mais jamais triste !"
Dossier par Samuel Ganes
Paru le 23/03/2011

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